• Etudes Avancées

    L'aventure du munkoyo.

     

     

    Défibrage des racines de munkoyoDéfibrage des racines de Munkoyo dans le village de Luambo, 1973.
    Photo Dany Griffon.

    Une note écrite par A. Poot en 1954 et intitulée : « Le Munkoyo, boisson des indigènes Bapende (Katanga) » semble bien être la première publication concernant l'utilisation des racines de Munkoyo pour la fabrication d'une boisson fermentée. 

    Cette note a été présentée par M.W.Robijns devant les membres de l'Institut Royal Colonial Belge en 1954 puis publiée la même année dans le bulletin n° XXV des Séances de l'Institut Royal Colonial Belge.

    A. Poot signale cependant que les racines utilisées sont une espèce du genre Eminia, crée par Taubert en 1891 et que la première description botanique de cette espèce a été faite par E. de Wildeman, dans ses « Etudes sur la flore du Katanga » que l'on peut trouver dans les Annales du Musée du Congo, botanique, série IV, fascicule III, pages 198-199, Bruxelles, Janvier 1903.

    Il faut attendre 1959 et les travaux de G. Bernier et ceux de R. Bouillienne pour retrouver trace écrite des racines d'Eminia et des préparations de la bière Munkoyo réalisées à partir de ces racines.

    En 1961, Bernier et Lambrecht signalent que Thomson évoque deux enquêtes alimentaires réalisées en Zambie en 1954 où la consommation d'une bière « Munkoyo » est mentionnée comme faisant partie du régime alimentaires des populations locales.

    La bibliographie ne mentionne plus aucune trace écrite sur le Munkoyo, jusqu'à ce que Dany Griffon en 1973 propose d'entreprendre un projet de recherche en coopération pour approfondir les connaissances sur cette bière traditionnelle.

    Ingénieur brasseur de formation, Dany Griffon qui travaille alors en qualité de coopérant civil au CRIAC « Centre de Recherche Industrielle en Afrique Centrale » à Lubumbashi propose d'approfondir la recherche avec comme objectifs, la valorisation du savoir faire traditionnel local et la production d'une boisson de qualité organoleptique et microbiologique satisfaisante.

    Dany Griffon recherche des appuis scientifiques, obtient l'accord du Professeur Metche à l'Université de Nancy pour encadrer un travail de doctorat sur le sujet.

     

    L'idée de mettre en place d'un projet innovant, répondant aux habitudes locales de consommation et permettant d'exploiter les remarquables propriétés enzymatiques des racines de cette plante commune de la forêt claire africaine est également accueillie avec enthousiasme par les autorités de tutelle Zaïroises de l'époque, par celle du ministère Français de la Coopération et par l'ONUDI (Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel) . Le projet prend forme. L'ONUDI accepte pour le concrétiser de financer un atelier pilote à vocation agroalimentaire.

    Racines de munkoyoFibres des racines de Munkoyo.
    Photo Clément Delaude ©

    En 1975, les plans pour la construction de l'atelier pilote et les fiches techniques pour caractériser les équipements nécessaires sont réalisés.

    L’idée d’une culture organisée de la plante Munkoyo avait attiré l’intérêt des autorités Zaïroises de l’époque qui voyaient une possibilité de réduire les importations de malt.

    Les malteurs et les brasseurs étaient eux beaucoup plus réservés, voir hostiles à un développement industriel. Localement, la méfiance des fabricantes de Munkoyo et des vendeuses de racines qui craignaient de perdre leur « gagne pain » étaient également assez importantes.

    Les aménagements du centre devenu IRS (Institut de la recherche scientifique - centre de Lubumbashi) pour accueillir la ligne pilote commencent en 1976 et les premiers équipements pilotes arrivent.

    Appelé à d'autres fonctions, Dany Griffon quitte le Zaïre, fin 1976 et s'installe à Montpellier. 

    Quelques mois plus tard les « paras sautaient sur Kolwezi ».

    Le projet n’a pas survécu à la suite des bouleversements politiques et économiques que cette région d'Afrique a connus depuis 1977. La Coopération Française d'abord, puis l’ONUDI se sont progressivement désengagés. Le Centre de recherche de Lubumbashi, rebaptisé CRAA (Centre de Recherche Agroalimentaire) s'est retrouvé un peu plus isolé et n'a pas eu les moyens de soutenir le projet et de le finaliser.

    De 1976 à 1982, préoccupé par la mise en place de la SIARC (Section Ingénieurs Agroalimentaires pour les Régions Chaudes) à Montpellier, Dany Griffon a lui aussi délaissé le Munkoyo ! C'est son collègue Jean-Paul Hébert, Directeur de la SIARC qui l'incite à reprendre ses travaux. Le professeur Metche, de l’Ecole de Brasserie de Nancy reste quant à lui très intéressé par le sujet scientifique et accepte de poursuivre l'encadrement des travaux de recherche pour valider les acquis scientifiques. Il encadre dans cet esprit le travail de DEA (1978), puis de doctorat (1981) de François Tiendrebeogo, un ancien étudiant de la SIARC, sur l'étude des systèmes enzymatiques du malt et du Munkoyo.

    Dany Griffon reprend également en 1982 de nouveaux travaux de recherche au sein du GERDAT[1] à Montpellier. Pour les mettre en phase avec les préoccupations de l'époque de son institution, il les oriente sur les « alternatives technologiques ». Il présente à un financement de la DGRST[2] un projet de recherche portant sur la saccharification des amidons de manioc. Deux approches sont proposées : la première met en œuvre un maltage préalable du sorgho, comme pour la fabrication du « dolo » en Afrique de l'Ouest et la seconde utilise les enzymes des fibres des racines de Munkoyo.

    Ce projet, un des tous premiers travaux de recherche validé par le GERDAT de l’époque, (devenu CIRAD en 1985[3]) pour le secteur de la technologie agricole et alimentaire, sortait de l’ordinaire et de la sacro sainte recherche agronomique tropicale.

    En octobre 1985, les résultats acquis, complétés par ceux préalablement obtenus à Lubumbashi et à Nancy lui permettent de soutenir sa thèse. Hervé Bichat, Directeur général du CIRAD et Jean-Paul Hébert, l'ami fidèle, sont invités par le professeur Metche à faire partie des membres du jury. 

    Le Munkoyo n’a connu depuis que quelques rares écrits. Celui de Clément Delaude publié en 1993 aux éditions A. Degive « Munkoyo, les boissons fermentées africaines » fait référence.

    Le sujet reste d’actualité. Une récente synthèse bibliographique publiée en 2013 par BASE (Biotechnologie Agronomie Société Environnement) est intitulée : “Munkoyo: des racines, comme sources potentielles en enzymes amylolytiques et une boisson fermentée traditionnelle”. Cette publication associe l’Institut facultaire des Sciences agronomiques de Yangambi (Département de Chimie et Industries Agricoles de Kisangani en R.D. Congo) et l’Université de Liège - Gembloux Agro-Bio Tech. (Unité de Bio-industries. Centre Wallon de Biologie Industrielle (CWBI)).

     

    Puisse la mise en ligne par Beer-Studies de ma thèse inciter chercheurs et entrepreneurs à donner une suite à l’aventure du Munkoyo.

     

    Dany Griffon, décembre 2013.

     

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    [1] GERDAT = Groupement d’Etudes et de Recherche pour le Développement de l’Agronomie Tropicale. Devenu CIRAD en 1985.
    [2] DGRST = Direction Générale de la Recherche Scientifique et Technique.
    [3] CIRAD = Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement.