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    L'oubli moderne du Mabi/Mauby de patate douce.minimap-egypte.original.png

     

    On nomme de nos jours Mabi (Antilles françaises) ou Mauby (Barbade et autres iles anglophones) une boisson fermentée ou non, à base d'écorce de "bois maby" (Colubrina reclinata/elliptica, Guaïcum officinale) mêlée de gingembre et sirop de canne. Cette décoction n'a rien de commun avec les anciennes bières de patate douce, sinon le gingembre et les écorces que les Amérindiens et plus tard les colons lui ajoutaient.

     Le terme bois-maby fait croire que ces alcools modernes dérivent des anciennes bières. La confusion est si grande qu'on trouve dans la littérature ces définitions : "mabi = boisson caraïbe, fabriquée avec du bois-mabi"[1] ou "(caraïbe) mabi (infusion fermentée (?) d'un arbre appelée bwa-mabi qui a des propriétés diurétiques)" [2].

    Elles sont exactes à condition de comprendre que ce bois-mabi n'a rien à voir avec la patate douce et la bière des amérindiens. La littérature se réfère à l'autorité du Père Breton (Dictionnaire Caraïbe-Français 1665) pour trouver l'origine du terme bois-mabi avec le sens "espèce de bois dont on fait une boisson".

    On ne trouve rien de tel dans le Dictionnaire du Père Breton. A l'entrée Mabi, il donne "patate" en précisant plus loin qu'on peut aussi consommer l'extrémité de ses tiges fraîches, en aucun cas faire une boisson fermentée avec ces seules tiges.

    Le bois-mabi actuel n'a donc rien à voir avec la tige de patate douce. Il désigne quelques arbres dont on utilise l'écorce. Cette confusion a sans doute été créée par les premiers européens qui découvrirent avec surprise dans les Petites-Grandes Antilles et les Guyanes la reproduction végétative des tubercules (patates, maniocs, ignames), ou au Pérou celle de la pomme de terre. Pour avoir de quoi faire du pain et de la bière, nul besoin de labourer, de semer des graines, ni de moissonner comme les colons avaient l'habitude de faire avec leurs céréales [3].

    Les Amérindiens enfouissent tout simplement un morceau de tige du plant de patate douce, tige baptisée "bois-mabi", du nom qu'ils donnent à la patate (mabi/nap'i). Emerveillé de cette simplicité et de la grosseur des tubercules produits, le Père Breton ne laisse aucun doute sur ce qu'il appelle tige/bois de mabi : « Quand il pleut on fait un trou en terre, où au même temps que vous les avez fouillées (si la terre est mouillée),  vous prenez un brin de bois [tige] de patates que vous tournez autour de la main, et en enterrez la moitié, pendant que l’autre est hors de terre, qui pousse son bois et couvre sa terre ; si vous n’en n’êtes pas pressé au bout de cinq ou six mois, non seulement les trous, mais chaque nœud a ses racines, particulièrement si elles sont plantées dans une terre légère, ou dans du Sable, on n’en saurait assez admirer la quantité et la grosseur, j’en ai vu du poids de 18 à 20 livres. » (Breton, 171). 

    Quant au mabi-boisson moderne des Antilles/Caraïbes et d'Amérique centrale, ceux qui la préparent et la boivent ont oublié jusqu'à l'existence des anciennes bières de patate douce d'origine amérindienne nommées mabi. Entre les mains des colons, leur préparation n'a cessé de se modifier depuis le 17ème siècle.

    La tendance lourde a poussé la bière amérindienne vers un taux d'alcool plus élevé (ajout du sucre de canne), une hydrolyse imparfaite (suppression de l'insalivation) que compensait la filtration des matières solides non liquéfiées, et une aromatisation toujours plus forte (gingembre, citron, orange, écorces).

     Les bières industrielles, le rhum et les alcools forts du 20ème siècle ont effacé les dernières traces des bières-Mabi dans la mémoire collective. 

    Les bières de patate douce sont aujourd’hui brassées parmi les communautés amérindiennes des Guyanes. Ce savoir-faire n’a pas été perdu, ni la mémoire de ses significations sociales. Il s’est transmis dans le sud de la grande aire culturelle Caraïbe-Arawak, parce que cette région continentale a été plus tardivement colonisée et sur ces franges côtières. Les populations amérindiennes des îles ont au contraire subies de plein fouet les vagues successives de peuplement européens, sans échappatoire.

      



    [1] Ludwig Ralph et al. 2002, Dictionnaire créole français. Servedit/Éditions Jasor.

    [2] Confiant Raphaël 2007, Dictionnaire créole martiniquais-français, Matury, Guyane. Ibis Rouge Editions, 2 tomes. s.v. mabi.

    [3] Cette ignorance et absence de maîtrise culturale provoquera la famine et l'échec des premiers projets de colonisation, surtout français. Longtemps, les colons s'acharnent à faire pousser leur blés et leurs orges, avant d'apprendre tout des Amérindiens.




       Bibliographie

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     Biet Antoine 1664. Voyage de la France équinoxiale en l'isle de Cayenne, entrepris par les François en l'année MDCLII : divisé en trois livres ...

     Breton Raymond 1665, Dictionnaire caraïbe français. Nouvelle édition annotée par le CELIA et le GEREC. IRD/Karthala 1999.

     Bruce J. (ed.) 1853, Letters and Papers of the Verney Family Down to the End of the Year 1639, Printed From the Original Mss. London.

     Confiant Raphaël 2007, Dictionnaire créole martiniquais-français, Matury, Guyane. Ibis Rouge Editions, 2 tomes.

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     Du Tertre J.B. 1667, Histoire naturelle des Antilles de l'Amérique, Paris

     Grillet Jean 1716, Journal du voyage que les Pères P. Jean Grillet & François Béchamel, de la Compagnie de Jesus, ont fait dans la Goyane en 1674; Voyage au tour du Monde. Capitaine Rogers Woodes, Amsterdam, tome II. Réédité sans les notes en 1857 sous le titre "Voyage des PP. Jean Grillet et François Béchamel dans l'intérieur des Guyanes en 1674" Mission de Cayenne et de la Guyane française. Julien, Lanier, Cosnard et Cie éds. Paris.

     Handler Jerome S. 1970, Aspects of Amerindian Ethnography in 17th Century Barbados, Caribbean Studies Vol. 9, N° 4.

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     Le Febvre de La Barre 1666, DESCRIPTION DE LA FRANCE EQUINOCTIALE, CY-DEVANT APPELLEE GUYANNE, ET PAR LES ESPAGNOLS, EL DORADO. Nouvellement remise sous l'obeïssance du Roy, par le sieur Le Febvre de La Barre, son lieutenant general dans ce païs. AVEC LA CARTE D'ICELUY, FAITE ET PRESENTEE à Sa Majesté par ledit sieur de La Barre. ET UN DISCOURS TRES-UTILE ET NECESSAIRE pour ceux qui voudront établir des Colonies en ces Contrées; qui les détrompera des impostures dont tous ceux qui en ont parlé ont rempli leurs Ecrits; Et leur fera connaître la force, le nombre & le naturel des Indiens de cette coste, & ce qu'elle peut produire d'avantageux pour le Commerce de l'Europe.

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    Auteur : Christian Berger
    Dernière mise à jour le 23/11/13