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    I. Les cabarets villageois

     

    La plupart des Dogon de moins de trente ans sont persuadés que les cabarets ont toujours existé dans les villages de leur région. Parmi les intellectuels, certains en font même un symbole d’une « tradition » ou d’un « art de vivre » dogon menacé à la fois par l’islam, l’individualisme et les alcools d’importation. C’est oublier un peu vite que l’apparition et le développement récent des cabarets sont directement liés aux bouleversement socio-économiques de la seconde moitié du XXe siècle.

     

    L’ancêtre du cabaret dogon et les contraintes lignagères

     

    Cabaret dans le centre du pays dogonCabaret dans le centre du pays dogon.
    ©Eric Jolly (tous droits réservés).

    Jusqu’aux années cinquante, la bière se vendait surtout sur les quelques marchés régionaux, encore peu nombreux à cette époque. S’il désirait acheter à boire sans sortir de son village, un homme devait attendre le jour de repos hebdomadaire et le bon vouloir d’une dolotière[1] de son quartier. Juste avant la seconde guerre mondiale, la localité de Konsogou-ley comptait ainsi, au maximum, un débit de boisson par semaine dogon de cinq jours. La vente et la consommation de cette bière étaient, par ailleurs, beaucoup plus réglementées qu’aujourd’hui. Elles s’effectuaient dans un cadre lignager et sous la responsabilité des vieux, en échappant totalement au contrôle de la dolotière. Celle-ci apportait d’abord une calebasse de bière aux hommes du quartier assis à l’ombre de leur hangar. Le plus âgé goûtait cette boisson et évaluait ainsi son degré de fermentation. S’il donnait son accord, la dolotière transportait la quasi totalité de sa production à côté de ce hangar de quartier. Les hommes de plus de cinquante ans désignaient alors en leur sein un « mesureur de bière ». Choisi parmi les plus jeunes et les plus honnêtes du groupe, ce dernier puisait la bière et servait une première fois tous les hommes présents par ordre d’âge décroissant, en utilisant la même mesure. Peu après, il entamait une seconde tournée, selon les mêmes règles, et ainsi de suite jusqu’à épuisement de la jarre. Le fond du récipient lui revenait de droit, à charge pour lui de récupérer les cauris[2] auprès des buveurs, en fonction du nombre de mesures consommées. Puis il rapportait à la dolotière la jarre vide, avec les cauris déposés au fond.

    Dans ce cadre lignager, la marge de liberté des buveurs était quasiment nulle. La distribution de cette bière commerciale imposait un partage équitable dans le strict respect des préséances d’âge et dans les limites du lignage. Entouré exclusivement de parents proches ou éloignés, chaque buveur restait ainsi prisonnier des rapports d’aînesse, des relations de parenté et des exigences de parité. Il ne choisissait ni ses compagnons de beuverie, ni la quantité de bière qu’il achetait, ni le moment de sa consommation. Les jeunes étaient par ailleurs exclus de ces rassemblements programmés. Bien entendu, cette étiquette rigide n’était pas vécue comme une contrainte, à l’époque : les buveurs d’un même quartier prenaient un réel plaisir à se retrouver et à boire ensemble, mais sans la liberté et les débordements individuels qui se manifesteront plus tard dans les cabarets.

     




    [1] Le mot « dolotière » est un néologisme franco-africain désignant la femme qui produit et vend de la bière de mil.
    [2] Petits coquillages blancs, les cauris étaient la principale monnaie du pays dogon jusqu’au milieu du XXe siècle.

     

    Auteur : Eric Jolly
    Dernière mise à jour le 03/02/14
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