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    II. Les bars du pays dogon

     

    En ville, les buveurs fréquentant les bars ont, bien entendu, des revenus plus élevés que les clients des cabarets. Les consommateurs de bière en bouteilles, qu’ils soient ou non dogon, se recrutent essentiellement parmi les jeunes salariés, tandis que les buveurs de vin rouge sont généralement d’anciens combattants ou des retraités. Dans la ville de Bandiagara, il existait, entre 1988 et 1990, huit bars très modestes débitant chacun, en moyenne, une douzaine de bières par jour ainsi que quelques litres de vin.

    Enseigne d'un bar dogon cachant en partie une affiche pour la bière CastelDans un bar du pays dogon, un tableau représentant des buveurs de bière de mil cache en partie une affiche pour la bière Castel.
    ©Eric Jolly (tous droits réservés).

    D’une contenance de 66 cl, la bouteille de Castel Beer[1] coûtait à l’époque 450 francs CFA, soit l’équivalent de plus de quatre litres de bière de mil, et cet écart a encore augmenté depuis la dévaluation du CFA. Cette différence de prix a créé une ségrégation de fait entre les buveurs : l’élite urbaine s’affiche dans des bars pratiquement déserts et ceux qui n’en ont pas les moyens fréquentent les cabarets, assimilés à des débits de boisson de seconde classe. Par opposition à la bière de mil, boisson du pauvre, la bière en bouteille — de type pils — apparaît comme une boisson prestigieuse et valorisée, signe de modernité et de statut social supérieur. Mais cette blonde à base d’orge reste limitée aux petits centres urbains, à l’exception des quelques bars implantés dans les sites touristiques et à côté des missions, à Ségué, Pèl et Barapiréli. Dans les villages, aucun agriculteur dogon ne boit de la bière en bouteille. Et même à Bandiagara, le prix de la bière industrielle limite la concurrence entre les bars et les cabarets, en rendant les bouteilles de Castel Beer inaccessibles au plus grand nombre[2].

    Les débits de boisson clandestins, proposant uniquement du vin rouge, sont toutefois fréquentés par une clientèle intermédiaire de petits fonctionnaires ou de buveurs musulmans, vidant rapidement leur verre, dans l’anonymat, avant de poursuivre leur chemin. Le service est assuré discrètement par une femme, à l’intérieur de sa concession familiale et pour son propre compte. Si la table fait défaut, le verre est alors posé à même le sol devant le client, assis sur une des chaises de la maison. Ces débits de boisson se rapprochent donc davantage des cabarets que des bars, dont les gérants ou les serveurs sont tous des hommes, du moins à Bandiagara (par opposition aux grandes villes où de charmantes jeunes filles sont au service des buveurs).

     

    S’attabler pour prendre un verre

     

    Les bars du pays dogon sont des lieux exclusivement masculins où les habitués, installés autour d’une même table ou à des tables séparées, affichent des manières de boire sophistiquées. Ils exigent du gérant un mobilier confortable, des bouteilles fraîches, une musique d’ambiance, des verres propres et des sous-bocs reconvertis en couvercles pour éviter que des mouches dipsomaniaques ne s’invitent dans les verres et ne s’y noient. Refusant de boire au goulot ou de s’accouder à un vague comptoir, les clients privilégient un boire policé et distingué qui témoigne de leur savoir-vivre et de leur position sociale. La maîtrise de soi et la courtoisie sont de règle, dans un bar, alors que tout débordement ou toute ivresse un peu trop bruyante est jugé vulgaire ou déplacé.

    Il faut toutefois distinguer plusieurs types de bar. Les plus anciens, situés vers le centre ville, sont aussi les plus populaires et les plus exigus. S’ils arrivent fréquemment seuls, les buveurs se lient facilement et discutent ensemble, d’une table à l’autre, parfois en parlant de leurs histoires personnelles, sur le mode de l’autodérision. Des bars plus luxueux ont ouvert dans les années quatre-vingt-dix en ciblant une clientèle de touristes et de Maliens aisés, employés par des Ong. Ces derniers viennent entre amis ou entre collègues pour y boire des bières ou des sodas. Les tables sont généralement disséminées dans une vaste cour ombragée et, d’un groupe de buveurs à un autre, personne ne se parle, sauf pour se saluer. Dans ce milieu majoritairement musulman, les bars ne sont fréquentés ni par les jeunes ni par les femmes ; et par conséquent, ils n’ont jamais été des lieux d’élaboration d’une culture musicale ou d’une mode vestimentaire[3].

    Ajoutons qu’à Bandiagara, les habitués des bars sont en grande partie des enseignants ou des salariés catholiques gravitant autour de la mission. N’étant pas obligés de se cacher, ils se regroupent par affinité pour consommer ensemble de la bière en bouteille, dans leur bar favori. Il s’agit par conséquent d’un boire programmé et convivial s’appuyant sur un réseau d’amitié et de complicité impliquant même le barman. D’un point de vue social, ce serait donc une erreur d’opposer bars et cabarets villageois, même si la boisson et les règles du boire ont peu de chose en commun. D’ailleurs, les salariés catholiques qui ont déserté les cabarets de Bandiagara n’en demeurent pas moins de grands amateurs de bière de mil dès qu’ils retournent dans leur village d’origine. Cela leur permet d’afficher leur identité d’enfant du village, et non plus leur position sociale. Pour eux, la bière industrielle et la bière de mil sont bien les clefs de la sociabilité masculine et de l’affirmation identitaire, mais dans deux contextes différents, urbain et rural.

     




    [1] Au Mali, le groupe français Castel a débuté sa production en 1985 et il est aujourd’hui un des plus grands brasseurs de l’Afrique francophone (Huetz de Lemp 2001 : 585).
    [2] Sur la concurrence entre bière de mil et bière industrielle, en Afrique : Treillon et al. (1985), de Lame (1995), Traoré (1984 : 10-11), Robbins et al. (1969 : 280), Colson et Scudder (1988 : 72, 94 et 121-122), Bishweka et al. (1994 : 174), Haggblade (1987).
    [3] Une culture populaire et juvénile, faite de musique, de danse et de sape, n’a émergé des bars que dans les pays côtiers majoritairement chrétiens, comme le Ghana (Akyeampong 1996 : 160) ou les deux Congo (Ossebi 1988, Gondola 1999).
    Auteur : Eric Jolly
    Dernière mise à jour le 03/02/14
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