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    Bière de riz et grand sacrifice du buffle : les Mnong du Vietnam

     

    Les M'nong Gar vivent sur les hauts plateaux du Vietnam, au milieu d’autres peuples que les Vietnamiens des plaines nomment «Montagnards», ou de manière plus méprisante Moï ("Sauvages"). Le Vietnam est un pays multiethnique. Les M'nong sont les héritiers des anciens peuplements d'Asie du Sud-est. Ils furent progressivement repoussés vers les hauteurs, les forêts et la jungle par les peuples riziculteurs des fertiles plaines côtières. Par les Champa d'abord du 2ème au 15ème siècle, eux-mêmes sinisés au fil des siècles par des populations de Chine méridionale.

    Les M'nong Gar étaient environ 100.000 au début du 21ème siècle, vivant dans les provinces de Dak Lak, Dak Nong, Lam Dong, Binh Duong et Binh Phuoc. La langue M'Nong se rattache au groupe linguistique Mon-Khmer.

    Les M'nong Gar pratiquent la culture sur brûlis au cœur d'un vase plateau forestier arrosé par un affluent du Mékong. Chaque village se déplace, année après année, d'une parcelle de forêt exploitée à l'autre, selon un vaste cycle de 10 à 20 ans qui laisse l'écosystème se reconstituer sans jamais l'épuiser ni le détruire.

    La culture du riz est importante chez les M'nong Gar. Le riz sert à la fois d'aliment et de base pour fabriquer la boisson culturelle des M'nong : la bière de riz. Pour ces riziculteurs et horticulteurs hors pair que sont les M'nong, la bière de riz assure la bonne marche du cycle agricole. Elle est offerte en libation aux puissances naturelles qui permettent aux plantes de pousser et aux humains de manger et boire. Les offrandes de bière de riz interviennent donc à chaque moment crucial du cycle agricole : défrichage, semailles, récolte.

    La bière de riz est également un élément clé dans le déroulement du sacrifice du buffle. Cette cérémonie spectaculaire réunit tout un village. Elle marque les moments importants de la vie collective. La famille ou le village qui engage cette cérémonie emploie beaucoup de ressources, de temps et de liens sociaux pour mener à bien ce sacrifice qui en retour lui apportera prestige et alliances sociales élargies. Un buffle et des dizaines de jarres de bière de riz font partie de la dépense consentie. Buffle et bière de riz sont offerts aux puissances tutélaires dont on recherche la protection.

    Le sacrifice du buffle et les offrandes de bière de riz comptent parmi les rituels majeurs des anciens peuples d'Asie du Sud-Est, par-delà les limites du pays M'nong. Leurs équivalents existent au Cambodge et au Laos  [1].

     

    Pendant le sacrifice du buffle, les M'nong attache une jarre contenant la bière de riz à un piquet, spécialement sculpté pour l'occasion. Poteau et jarre de bière sont indispensables à l’accomplissement de la cérémonie.

    Voici les questions habituellement soulevées par le thème du sacrifice sanglant : Pourquoi immole-t-on des animaux ? Qu’espère-t-on en versant le sang d’un buffle ? Sacrifier, c’est manger avec les dieux. C’est aussi établir l’homme dans le statut qui lui est propre, entre bêtes et divinités.

    Mais pourquoi une jarre de bière suspendue au poteau du sacrifice ?

    La question de la viande animale ne donne pas toutes les réponses. La bière de riz, boisson d'origine végétale, n'a a priori aucun rapport avec le sacrifice sanglant.

     

     

     

    Parmi tous les peuples proto-indochinois, les jarres de bière de riz occupent une place considérable dans la vie sociale et les cérémonies.

    Le rnōōm, la bière de riz, est à base de riz pilé et de son de riz. Le mélange (coot) est mis à macérer pendant quelques jours dans une jarre à bière (yang) hermétiquement fermée, un mois tout au plus pour les bières cérémonielles spéciales. Dans la jarre, le riz s'hydrolyse et fermente en même temps. Le son de riz est porteur de moisissures hydrolysantes et de levures sauvages. Le coot reste partiellement épais.

    La jarre est ouverte au dernier moment. Un peu de coot est mis de côté pour l'onction si on prépare un sacrifice. Au moment de servir la bière, on ajoute un grand volume d'eau à raz bord, pour diluer le coot. On bourre la jarre yang d'herbes et de feuillages, de manière à maintenir les résidus solides au fond de la jarre. Le surnageant, une dizaine de litres par jarre, autrement dit le rnōōm, est prêt pour être bu collectivement. Il est d'abord consacré avec quelques versets accompagnés de quelques gouttes versées sur le sol.

    Un chalumeau (gut) est planté dans la jarre. Ce long roseau sert à aspirer le rnōōm au fond de celle-ci, c'est-à-dire près de la masse fermentée la plus forte en alcool. Chaque buveur doit aspirer deux mesures de bière, avant de passer le chalumeau à son voisin. La mesure de bière est égale au volume d'eau que rajoute dans la jarre celui qui officie comme échanson et veille au bon déroulement du boire collectif. Il tient un tube creux de bambou ou une corne de buffle, la mesure, dont il verse deux fois le volume d'eau après chaque buveur. Le niveau de la jarre doit revenir chaque fois à ras-bord, ce qui vérifie que chaque buveur à effectivement aspiré son volume de bière. Les mesures se comptent toujours par paires [2].

    Cette façon de boire garantit que chacun aspire la même quantité. La bière, initialement forte, devient de plus en plus faible en alcool et en goût au fil des aspirations et des additions d'eau. D'un commun accord, le boire s'arrête quand le rnōōm n'a plus aucune force.

     

    Les Mnong Gar ne boivent le rnōōm qu'en certaines occasions : cérémonies religieuses, fêtes collectives, venue d'un étranger. Ils ne boivent jamais seuls. Ils n'organisent jamais de boisson sans un motif sérieux et un assentiment collectif.

     



    [1] Il faut, pour les découvrir, passer des frontières mentales et culturelles, plus que géographiques ou matérielles. Ces espace-temps culturels sont en effet masqués, voire occultés, par les strates culturelles plus récentes : bouddhisme venu d'Inde (-300), royautés Champa (2ème-15ème siècles), expansion chinoise (dynastie Qing 1644-1911), colonisation occidentale (19-20ème siècle), organisation étatique moderne. Une fois ces couches dégagées une à une, l'oignon historique épluché, la vie culturelle des peuples M'nong n'est plus voilée par le regard "primitiviste". Leur vie matérielle et spirituelle devient aussi légitime que celle d'un habitant de Hô Chi Minh, New-York ou Beijing. Les ethnologues sont souvent seuls capables de voyager dans le présent et le passé conjugués des peuples.

    [2] Georges Condominas 1982, Nous avons mangé la forêt de la Pierre-Génie Gôo (Hii saa Brii Mau-Yaan Gôo). Chronique de Sar Luk, village Mnong Gar. (1ère éd. Mercure de France 1957)

    Auteur : Christian Berger
    Dernière mise à jour le 08/07/12
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