• Histoire Générale

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    Svāgata ivre de bière-sura devant le Bouddha.

     

     

    Svāgata, encore nommé Sāgata, est un pauvre hère, victime d'ostracisme à cause de son mauvais karma. Sa malchance et ses malheurs en témoignent aux yeux de ses proches qui l'abandonnent à son sort. Sauvé par la compassion du Bouddha dont il croise le chemin et qui l’invite à suivre son enseignement, Svāgata devient l'un de ses serviteurs et fidèle suivant. Il franchit rapidement toutes les étapes vers l'Eveil.

    Il est plusieurs fois, à la demande du Bouddha, le "démonstrateur" des pouvoirs de l'Enseignement. Il fait des prodiges devant la foule, disparaît, réapparaît, vole dans les airs, crache de la fumée ou du feu, … et se prosterne enfin aux pieds du Bouddha devant les laïques rassemblés. Que dire du maître dont l'élève est si puissant !

     

    Mais le même Svāgata illustre dans la Vinaya la ruine causée par la bière de riz. Le disciple doté de prodigieux pouvoirs devient un homme ivre aussi faible qu'un enfant, inconscient qu'un animal, irrespectueux d'autrui que le plus mauvais des êtres. Trois offenses majeures au regard du bouddhisme : le corps est dégradé, l'esprit obscurci, le lien social rompu.

    L'histoire de Svāgata tombé dans un coma éthylique tire des enseignements de la consommation des boissons fermentées. Il existe plusieurs versions de la Vinaya-pitaka, les unes rédigées en sanscrit/pāli, les autres tirées des anciens textes apportés en Chine par des moines bouddhistes vers les 1er-2ème siècles et traduits en chinois.

    La version pāli est la plus courte. Désormais parfait moine accompli (arhat) sous la conduite du Bouddha, Sāgata réalise des prodiges aux yeux de la foule et de la troupe de fidèles qui suit le Bouddha dans ses pérégrinations. Il vient de vaincre un démon naga par ses pouvoirs et de le convertir à suivre la Doctrine enseignée par le Bouddha. Le naga commet des actions nuisibles car il hérite des fautes commises dans une vie antérieure. Pour preuve de sa conversion reconnue aux yeux de tous, le naga reçoit les Formules de refuge et les 5 préceptes. Pour mettre un terme à son état actuel d'existence, il ne devra ni tuer, ni voler, ni commettre de pratiques immorales, ni boire des boissons alcooliques, ni mentir. Donc victoire du Dhamma sur le cycle des mauvaises renaissances :

    « Alors le Bienheureux [Bouddha], après avoir séjourné à Bhaddavatikā autant qu'il désirait, partit pour une visite à pied à Kosambi [1]. Les fidèles laïcs de Kosambi l'apprirent. Ils disent que le Vénéré Sāgata s'est battu avec le naga Ambatittha [2].
    Alors le Bienheureux, ayant voyagé par étapes, arriva à Kosambī. Les fidèles laïcs de Kosambī, après avoir accueilli le Bienheureux, allèrent vers le Vénéré Sāgata et, à son arrivée, s'étant incliné devant lui, s'assirent à côté. S'étant assis, ils lui dirent "Vénérable seigneur, y a-t-il quelque chose que les maîtres aiment et qu'il vous est difficile d'obtenir ? Que pouvons-nous préparer pour vous ?
    Ceci dit, un groupe-de-six bhikkhus dit aux fidèles de Kosambī: "Amis, il existe une boisson forte appelée liqueur de pigeon qu'aiment les bhikkhus et qu'il est difficile pour nous d'avoir. Préparez-ça."
    Alors les fidèles laïcs de Kosambī, ayant préparé la liqueur de pigeon maison après maison, et voyant que le Vénéré Sāgata était sorti pour les aumônes, lui dirent "Maître Sāgata, buvez un peu de liqueur de pigeon!" Alors le Vénéré Sāgata, ayant bu de la liqueur de pigeon maison après maison, franchit la porte de la ville et quitta la ville.
    Alors le Bienheureux [Bouddha], quittant la ville avec un certain nombre de moines, vit que le Vénéré 
    Sāgata s'était évanoui à la porte de la ville. En le voyant, il s'adressa aux bhikkhus, en disant: " Moines, ramassez Sāgata "
    Répondant, "Comme vous le dites, vénérable seigneur", les bhikkhus emmenèrent le Vénérable Sāgata au monastère et le couchèrent avec sa tête vers le Bienheureux. Alors, le Vénéré Sāgata se retourna et s'endormit les pieds tournés vers le Bienheureux. Le Bienheureux s'adressa aux bhikkhus, disant :
    - Dans le passé, Sāgata n'était-il pas respectueux de Tathāgata [3] et déférent?
    - Oui, vénérable seigneur.
    - Mais est-il respectueux de Tathāgata et déférent maintenant?
    - Non, vénérable seigneur.
    - Et Sāgata ne s'est-il pas battu avec le nāga Ambatittha ?
    - Oui, vénérable seigneur.
    - Mais pourrait-il maintenant se battre même avec une salamandre ?
    - Non, vénérable seigneur.
    » (trad. fr Beer-studies d'après
    [4]).

     

    L'enseignement est clair : l’ingestion de bière-surā anéantit la force que le bon disciple Sāgata retire du Dhamma.

    D'où savons-nous que la « liqueur-de-pigeon » désigne une sorte de bière de riz ? Le Commentaire de la Vinaya précise que ce nom dérive de la couleur des pattes de pigeon, rouge-violacée pense-t-on. Si on exclut une coloration avec des fleurs ou baies macérées, seule une bière de riz peut offrir une telle couleur. A condition d'avoir été brassée selon la méthode devenue traditionnelle dans le nord de l'Inde au cours du 1er millénaire avant notre ère : culture combinée "moisissures + levures" sur substrat de riz ou millet glutineux cuit, pour obtenir un ferment qui transforme l'amidon de riz ou de millet en sucre fermentescibles (moisissures), et ceux-ci en alcool (levures). Les souches de Rhizopus ou d'Aspergilus orizae confèrent une couleur rouge-orangé-violet au riz. En Chine ancienne, certaines bières de riz ou millet glutineux sont classées dans cette gamme de couleurs, car il existe des variétés de riz naturellement colorés : violets, bruns ou noirs.

    La correspondance des traductions nous renseigne également sur la nature des boissons fermentées mentionnées par les textes du Canon bouddhiste. Surā (en pāli), chań + grains (en tibétain), jiu + grains (en chinois) désignent chaque fois la bière dans ces trois langues différentes.

     

    pāli

    surā

    bière (riz, millet et orge)

    meraya

    vin

    tibétain

    hbruhi chań

    boisson f. de grains (= bière)

    bcos pahi chań

    autre boisson f.

    chinois

    jiu

    Boisson f. de grains (= bière)

    jiu

    autre boisson f.

    Correspondance des désignations de boissons fermentées (boisson f.) en pāli, tibétain et chinois.

     

    D'autres indices corroborent l'identification de la "liqueur-de-pigeon" avec une bière de riz ou de millet. Ils proviennent de la version chinoise de la Vinaya-pitaka. Elle a été intégralement traduite en 703 par I-ching, d'après le manuscrit qu'il a lui-même rapporté d'Inde (Ch'en 1947, 220). Elle est basée sur le Canon sanskrit [5]. Outre sa variante des mésaventures de Svāgata, elle développe l’analyse détaillée de la proscription des boissons fermentées.

     

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    [1] Grande cité commerciale de l'époque, dans l'actuel Uttar Pradesh en bordure du Népal.

    [2] Puissant démon, destructeur de récoltes, vaincu par la magie de Sāgata à la demande des villageois.

    [3] Tathāgata, « Ainsi-Venu », autre nom du Bouddha.

    [4] Thanissaro Bhikkhu, The Patimokkha Training Rules Translated and Explained.
    http://www.accesstoinsight.org/lib/authors/thanissaro/bmc1/bmc1.ch08-6.html

    [5] Huber Ed. 1906, Etudes de littérature bouddhique, BEFEO 6 : 29-31.
    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1906_num_6_1_2077