• Histoire Générale

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    La recherche paradoxale de l'ivresse avec les bières de grains.

     

     

    Le Liezi assure qu'un homme tombant ivre de son char ne se fera aucun mal car sa puissance vitale est totale. Le Shenxian zhuan parle d'un taoïste, Kong Yuan fang, qui buvait un sheng de bière par repas, soit 1 litre. Ailleurs un taoïste ne peut devenir immortel céleste en raison de son amour pour la bière, mais n'en devient pas moins immortel terrestre. A cinq cents ans il avait un visage d'adolescent. D'autres biographies du même recueil souligne que certaines drogues procurent une tolérance à l'alcool [1].

    La proscription des Céréales ne s’étend pas à la bière.

    Xi Kang (ou Ji Kang, 223-262) devient taoïste pratiquant, auteur d'une « Dissertation sur le Nourrissement du Principe Vital ». Riche, d’excellente famille, parent par sa femme de la famille impériale, Xi Kang reçoit chez lui ses amis Ruan Ji, Xiang Xiu, Ruan Xian, Wang Rong, Liu Ling et Shan Tao, tous écrivains et poètes avec lesquels il forme le Club des 7 Sages de la Forêt de Bambous. D’après les souvenirs de l’un d’eux, ils se promènent en causant dans un petit bosquet de bambous, s’arrêtent pour boire de la bière, reprennent leur promenade, puis après avoir bu, causé, fait des vers, ils vont jusqu'à la taverne d’un certain M. Huang où ils s’enivrent. Ruan Ji, également musicien, est réputé avoir créé la mélodie Jiukuang (酒狂 "Extase de l'Ivresse", ou "Folie de la Bière") joué avec le guqin, un instrument à sept cordes.

    Shan Tao and Wang Rong

     

    Qu’est-ce que des gens instruits, cultivés, poètes et profondément religieux comme Xi Kang demandaient à l’ivresse ? Voici l'une des réponses dans la « Chanson de la Vertu de la Bière » composée par Liu Ling (221-300). Le poète ignore les bienséances, la morale étroite et l'esprit étriqué des fonctionnaires :

    ….
    Un jeune seigneur de noble maison
    Et un fonctionnaire en retraite,
    Ayant entendu parler de mes habitudes,
    Discutent ma manière d’agir.
    Ils agitent leurs manches, empoignent leurs revers,
    Roulent des yeux furieux, grincent des dents,
    Et m’exposent les règles de la politesse :
    Les «comme il faut» et «pas comme il faut» s’élèvent comme autant d’abeilles.
    A ce moment, le maître
    Saisit une jarre, prend un pot,
    Porte la coupe à sa bouche et hume la bière ;
    Puis, secouant sa barbe, il allonge les jambes,
    Prenant pour oreiller le ferment, pour coussins les drêches.

    "L'oreiller de ferments" (qu=petites galettes séchées de riz ou de millet, couvertes de moisissures amylolytiques) et le "coussin de drêches" sont deux allusions limpides à la fabrication de la bière. Les poètes chinois buvaient de la bière, pas du vin.

     

    Un poème de Xi Kang de la série Jiuhui (Réunions de Bière), montre ce que le poète cherchait dans la bière. L'ivresse initiale et triomphante lui fait percevoir l'harmonie de tout ce qu’il voit et entend. Puis la dépression l’envahit,  quand il regrette de ne pas pouvoir mener une vie simple et cachée.

    Leng Mei - Figures - Spring Evening Banquet

     

    Quel plaisir de se promener dans le jardin !
    Je fais le tour de l’infini ;
    Toutes les plantes émettent des parfums...
    Les arbres de la forêt se mêlent confusément ;
    Dans l’étang Xuanchi s’ébattent les brèmes et les carpes ;
    Avec des balles légères j’abats les oiseaux dans leur vol,
    Avec une ligne mince je prends des esturgeons.
    Pendant la séance se produit un chant délicieux,
    Les souffles divers se règlent en un même air.
    Le ruisseau voisin m’offre une bière pure,
    Une chanson murmurée sort des dents blanches ;
    Mon luth oisif s’agite et joue admirablement,
    Un son pur s’élève suivant le vent.
    Pourquoi cette réunion ne me fait-elle pas plaisir ?
    C’est que je regrette que Dongyezi ne soit pas ici.
    Dans la bière, je songe à l’homme qui se cache,
    Gardant les mœurs antiques ;
    Il lui suffit de sept cordes de luth,
    Il met tout son cœur à se connaître lui-même.

     

     

    On suppose que la bière de riz (chou jiu) et la bière de millet glutineux (baï jiu) étaient la base alimentaire de Li Bai (701-762) vers la fin de sa vie, alors qu'il avait depuis longtemps dépassé l’épreuve de l’abstinence des céréales.

    Epitaphe au vieux Ji, bon brasseur de Xuancheng.

    Vieux Ji, aux sources jaunes,
    tu dois encore brasser ton "Vieux Printemps" [2].
    La nuit, sur le plateau, sans Li Bai,
    à qui vendre la bière ?

     

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    [1] Lévi Jean 1983, L'abstinence des céréales chez les taoïstes, Études chinoises n°1, p. 10 n. 13.

    [2] "Vieux Printemps" (lǎo chūn) est une bière réputée brassée avec le riz de printemps et sans doute gardée et vieillie assez longtemps.