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    Le fermenté et l'impur dans la religion juive.

     

     

    Pourtant, une occasion rituelle proscrit non seulement toute consommation de boissons alcooliques, mais tout contact avec quelque produit fermenté que ce soit. La Pâques juive exige que les participants ne consomment aucune nourriture ni boisson fermentées pendant les jours de célébration. Le fermenté est considéré comme impur. Est-ce par le rapprochement de l'ivrogne avec la souillure comme le laisse entendre ce passage à propos des prêtres et des prophètes qui oublient leur mission ?

    « Ceux-là chavirent aussi avec le vin et chancèlent avec la bière, le prêtre et le prophète chancellent avec la bière, se troublent de vin, ils chancèlent de bière, ils errent en vision, ils vacillent en rendant un jugement. Car toutes les tables sont pleines de vomissements, pas un endroit sans souillure. » (Isaïe 28:7).

    Non, les prescriptions vont plus loin. Quand un Nazaréen fait vœux d'abstinence pour se purifier, il ne doit plus avoir le moindre contact, même accidentel, avec tout ce qui peut fermenter spontanément, comme le raisin :

    « Tu ne mangeras pas de tout ce qui vient de la vigne et tu ne devras boire ni vin ni bière. » (Juges 13:14).

    Et selon des termes encore plus précis, à propos d'un nazaréen[1] :

    « Il s'abstiendra du vin et de la bière, ne boira ni du vinaigre de vin ni du vinaigre de bière; et il ne boira pas de jus de raisin et ne mangera pas de raisins, frais ou secs. Tous les jours de sa séparation, de tout ce qui fait la vigne à vin il ne mangera pas, depuis les pépins jusqu'à la peau. » (Nombres 6:3-4).

     

    De même, le prêtre qui entre dans le Tabernacle ne doit pas avoir été en contact avec un produit fermenté, ne pas a fortiori en avoir bu (Lévitique 10:9).

    Les prescriptions rituelles exigent que même le levain soit exclu de chaque maison durant les célébrations de Pessa'h (פֶּסַח), la Pâque juive (Talmud, b. Pesah 3.1). Ce levain englobe tout ce qui est fermenté, c'est-à-dire hametz (חמץ). Le Talmud est très précis sur ce sujet à la fois technique et rituel. Le hametz désigne ce qui peut fermenter quand on mélange l'une des cinq céréales de la tradition (blé, orge, avoine, seigle, épeautre[2]) avec de l'eau, que le produit obtenu soit solide (pain, galette) ou liquide (bière). Le pain levé fait également partie, en qualité de ferment, des éléments nécessaires pour déclencher la fermentation de la bière. A cette époque, le levain de boulangerie est même issu des sédiments de bière, suivant un cycle de fabrication qui unit étroitement la brasserie et la boulangerie.

     

    Il semble donc y avoir ici un renversement par rapport aux cultures orientales des millénaires précédents. La fermentation des produits céréaliers y était hautement valorisée comme processus "magique". La fermentation était porteuse de bienfaits, de joie et signe indéniable de la faveur que les dieux accordaient aux êtres humains. Une magie positive donc.

    Ce renversement est d'autant plus frappant que la fête de Pessa'h célèbre, durant une semaine pleine, à la fois la fuite hors d'Egypte et les premières moissons de céréales de l'année, fin mars. Parmi les autres peuples du Proche-Orient à cette époque, les prémices des grains occasionnent de grandes réjouissances collectives, souvent accompagnées de beuveries de bière et de gâteaux, premiers fruits des moissons de grains. A l'inverse, dans les maisons juives, le matza (מַצָּה = non-fermenté, azyme) remplace le hametz pendant une semaine.

     

    Dans la Bible, la coexistence et même la proximité physique entre le "fermenté" et l'espace sacré (tabernacle) ou la maison dans le temps spécifique de la Pâque sont tabou. Le fermenté semble associé au pourri, à la décomposition et l'impur. C’est un renversement de valeur sans précédent, à l’échelle du Proche-Orient de l’époque. Mais cette inversion ne semble avoir été ni complète ni étendue à tous les domaines de l’expérience religieuse. Comment comprendre sinon que les autels à libation du temple soient matin et soir baignés de bière et de vin par les prêtres consacrés au culte ? Comment les deux principales boissons fermentées des Israélites pouvaient avoir leur place dans l’enceinte sacrée, quand bien même elles seraient exclues du Tabernacle ?

     

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    [1] Ce n'est pas un vœux ordinaire, puisqu'il s'agit d'un protocole spécial qui dure trente jours. Selon la tradition talmudique, le but principal du vœux du nazaréen est d'être une discipline contre la tentation sexuelle (Sotah 2a; Rashi) et d'éviter l'orgueil (Sotah 4b). Il est également considéré comme un moyen d'atteindre des dons spirituels (Juges 13:3; 1 Samuel 1:11), et peut-être une initiation à la prophétie (Amos 2:11). En prenant un vœu de nazaréen, un laïc vise aussi dans une certaine mesure le statut de prêtre (Philo 1, Legum Allegoriae 249). 

    [2] Cette liste réduite des céréales autorisées pour fabriquer des maṣṣoth répond à un impératif technique. Ne pas permettre que l'humidité accumulée dans les grains génère une fermentation spontanée entre le moment de la moisson et celui de la fabrication des pains azymes. Le riz, les tubercules (pomme de terre, manioc, etc.) et les autres sources d'amidon sont interdites parce que l'humidité qu'ils contiennent font craindre une fermentation cachée. Il existe des maṣṣa shemoura, produits azymes faits avec des grains dont l'état (apparition de moisissures) et l'humidité (germination, fermentation spontanée) sont surveillés dès leur récolte. Cette rigueur de l'interdit n'a pas été sans poser des problèmes aux communautés juives vivant dans des pays asiatiques ou africains où ne poussaient pas les 5 céréales de la Loi.