• Histoire Générale

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    La bière de maïs au secours des messagers de l'empire.

     

    Le contrôle du vaste territoire des Incas repose sur un réseau de routes et chemins sans cesse parcourus par les messagers de l’empire, allant de relais en relais, de forts en forts. Ce réseau leur permit de sillonner l'ensemble de l'empire rapidement malgré le terrain accidenté. La plus célèbre de ces routes est le « Qhapaq Ñan » longue de 6000 km. Son tracé principal joint les villes de Pasto en Colombie, Quito et Cuenca en Équateur, Cajamarca et Cuzco au Pérou, Aconcagua en Argentine et Santiago du Chili. C'était un élément majeur pour le contrôle de l'empire et les déplacements militaires. Des auberges (tambos) tous les 20 ou 25 km, des postes de garde et des ponts se trouvaient le long de ces routes, larges parfois de 7 m et parfois pavées. Un réseau secondaire de routes transversales, long de plus de 45.000 kilomètres, reliait le Qhapaq ñan à la côte et au bassin amazonien.

     

    « Comme il est montré par l'Inca en toutes circonstances, et par les hommes de force autant que par les femmes, leur envie de se battre dans des guerres se trouve dans la force des Indiens Chinchaysuyos; bien que de petite taille, ils sont des Indiens plein d'esprit, parce qu'ils vivent de maïs et qu'ils boivent de la chicha de maïs, ce qui donne de la force, tandis que les Indiens de Collasuyu ont peu de force et d'esprit, ils ont beaucoup de graisse, des corps flasques, et sont de peu d'utilité, parce qu'ils ne mangent que du chuño et boivent de la chicha faite avec du chuño. » (Guaman Poma de Ayala 1615, Nueva Coronica y buen Gobierno, mms p. 336)

    La bière de maïs (akha en quechua) joue un rôle économique et alimentaire dans ce vaste dispositif. L’approvisionnement des relais-auberges de l’empire (tambos, que l'espagnol a repris du quechua tampi) est un service obligatoire à la charge des communautés locales. Ces communautés paysannes doivent cultiver le maïs pour l'Inca, le transformer en galette et en malt, et in fine brasser la bière. A côté des bières de maïs, les peuples amérindiens de l'empire inca savent faire de la bière de quinoa (Chenopodium quinoa), de pomme de terre (Solanum tuberosum) fraîche ou séchée (chuño en quechua), auxquels s'ajoutent la patate douce (Ipomoea batatas) et le manioc (Manihot esculenta) sur les flancs orientaux amazoniens de l'empire. La bière de maïs était la principale bière fournie aux messagers et envoyés impériaux, mais les bières de quinoa ou de pomme de terre étaient également brassées, selon les saisons et les ressources locales (voir encadré). Nous centrons provisoirement nos descriptions sur la seule bière de maïs.

     

    Il existe deux techniques et deux sortes de bières de maïs dans la société inca. Une bière à base de boulettes de maïs cuit partiellement insalivé (espagnol muko) est réservée aux cérémonies religieuses et l'entourage immédiat des Incas. Une deuxième sorte de bière est à base de malt de maïs (esp. jora) et de semoule de maïs, grillée ou pas.

    Le malt et le gruau de maïs sont deux ingrédients de brassage issus de la longue tradition technique des pays andins. Ils présentent un double avantage : a) secs, ils se conservent et se stockent b) ils réduisent les opérations de brassage proprement dit au minimum (obtention du moût par saccharification et cuisson de la maische). Une fermentation de 24 heures délivre une bière fraîche. Grâce à ce procédé, la  bière des relais-auberges est brassée rapidement pour les envoyés impériaux, le personnel administratif et les soldats qui parcourent les routes de l'empire en tout sens toute l'année.

    Des centres régionaux disposent de leurs propres entrepôts approvisionnés en maïs, haricots, pomme de terre, fruits, petit gibier, récipients, vêtements, bois, charbon, etc. L'étude archéologique de 6 de ces entrepôts, dans la région de Xauxa au centre du Pérou, a révélé la présence de restes végétaux typiques de la culture andine sous l'empire inca : maïs, quinoa, pomme de terre, lupin et des fragments de jarres de stockage Inca [1]. Ces petits bâtiments circulaires (ø 2-3 m) faisaient partie d'un vaste ensemble de 2,000 entrepôts et plus répartis parmi 52 complexes architecturaux pour une seule vallée andine. Ceci mesure l'importance et l'efficacité du système de collecte et de stockage des matières premières agricoles à l'échelle de l'empire.

     

    Un texte colonial de 1582 note une requête des indiens Huancas auprès de l'autorité espagnole qui détourna cette organisation économique à son profit en exigeant des corvées de travail sans réciprocité pour les populations indiennes locales. Cette extorsion de "travail gratuit" privait les chefs locaux de toute autorité. Ils expliquent pourquoi :

    « [Les Huancas ont] reçu l'ordre de s'occuper des champs alimentaires et [de faire] des vêtements, et des filles ont été désignées pour être leurs femmes; il a été commandé de mettre les vêtements indiens et tous [les choses] qu'ils pouvaient produire dans les entrepôts, de là ils ont été donnés aux soldats, aux seigneurs, aux Indiens éminents et à quiconque passait; et de même, il a été ordonné que ceux qui travaillaient dans leurs champs et leurs maisons reçoivent quelque chose des entrepôts. » [Vega 1965:169; traduction  de l'espagnol-anglais par T. D'Altroy, français par Beer Studies].

    Ces chefs Huancas expliquent que les Espagnols et tous les colons qui se réclament de leur pouvoir puisent sans vergogne dans les entrepôts pour leurs propres besoins. Ce faisant, ils détournent une richesse collective (les entrepôts font office de stocks de sécurité pour les communautés paysannes locales), dépouillent les indiens du produit de leur travail, et privent les chefs indiens locaux de toute légitimité.

    Comme les autres amérindiens des Andes, les Huancas tenaient le compte de tout ce qui entrait et sortait des entrepôts collectifs avec des khipu, cordelettes colorées accrochées sur une corde principale servant de fil chronologique. Les points d'embranchement marquaient le moment des évènements (entrée, sortie). Les nœuds secondaires figuraient les quantités, les couleurs la nature du produit. Cette méthode permit aux seigneurs Huancas de faire en 1554 devant l'Audiencia Real de Lima le compte de ce qu'ils avaient "donné" aux entrepôts impériaux depuis 1533, année de la défaite inca dans leur région. Parmi les biens énumérés (dans l'ordre de lecture du khipu): or, argent, cumbi (tissu décoré), couvertures, maïs, quinoa, pomme de terre, cordes, poteries, oiseaux, bois de chauffage, charbon, herbe, paille, chicha (nom hispanisé de la bière de maïs), fruits, sel et poissons.

     

    Le témoignage des Huancas, confirmé par d'autres sources de l'époque au sujet du Mit'a (service de travail obligatoire), indique que les entrepôts impériaux servaient également à mobiliser la main d'œuvre locale pour les travaux publics et agricoles, à entretenir l'élite militaire et administrative des Incas et des chefs locaux. Les élites Huancas peuvent remplir ce service pendant une vingtaine d'années sans l'administration centrale inca décapitée par les Espagnols, car les compétences locales sont fortes et acquises depuis longtemps.

    Mais cette organisation si bien réglée va être presque systématiquement détruite ou dévoyée par les Espagnols dès lors qu'ils contrôlent, après plusieurs décennies, presque tous les anciens territoires dominés par l'empire inca. Les seigneurs Huancas, pourtant alliés de Pizzaro contre le pouvoir de Cuzco, rapportent qu’à la mi-1540, la soldatesque espagnole a brûlé six greniers. La perte est : 3.099 hanegas de maïs, 18 hanegas de quinoa, 370 hanegas de pomme de terre [2]. Le total de 3.487 hanegas = 195 m3 pour les 6 greniers, soit 32,5 m3 par grenier. Une grande partie des réserves de maïs était transformée en bière durant toute l'année. Dans l'empire Inca, cette bière était redistribuée aux messagers et aux envoyés des Incas, aux chefs locaux, mais aussi aux communautés rurales de la vallée pour célébrer leurs fêtes et leurs rites agraires collectifs.

     

    La requête des Huancas révèle aussi que les Espagnols ont pris la place de l’élite inca et de ses rapports de domination avec les communautés locales. Après la défaite militaire des incas, qui boit la bière, mange le maïs, prend l’or et l’argent que les amérindiens continuaient de livrer dans les entrepôts ? Les Espagnols, mais également des chefs métis ou amérindiens promus alliées et nouveaux potentats locaux.

    La distribution de maïs et de bière aux messagers de Cuzco dans le réseau des auberges-relais n'est qu'une parcelle du vaste dispositif impérial de collecte et de redistribution. L’empire des incas renforce ce que l'empire Wari-Tiwanaku (700-1200) avait déjà organisé. Dans le domaine des routes et relais de poste, les Incas améliorent le réseau laissé par la civilisation Wari, elle-même grande bâtisseuse.

    L'organisation impériale, son réseau routier et ses abondantes réserves alimentaires réparties sur tout le territoire vont paver la conquête de Pizarro et la chute de l'empire. Partie de Colombie, l'épidémie de variole précède ls Espagnols et se répand comme une trainée grâce à la circulation humaine incessante sur les routes impériales [3]. Les quelques 200 cavaliers de Pizarro n'auraient pas atteint si vite Cuzco à travers les vallées encaissées de la Cordillère et les a-pics vertigineux sans ces routes bien entretenues. Ils ne se seraient pas si bien nourris au cours de leur périple sans les greniers et les auberges inca postés à intervalles réguliers.

     

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    [1] D'Altroy Terence, Hastorf Christine 1984, The Distribution and Contents Of Inca State Storehouses in the Xauxa Region Of Peru, American Antiquity, Vol. 49(2), 334-349.

    [2] Le hanega péruvien de cette époque = 56 litres = 1,6 US bushel. Espinoza Soriano 1971, Los Huancas, aliados de la conquista. Tres informaciones sobre la participación indigena en la conquista del Peru 1558-1560-1561. Anales Cientificos de la Universidad del Centro del Peru 1:3-407. Huancayo, Peru.241-254 , cited by T. D'Altroy 1984, 339-341.

    [3] Typhus (probablement) en 1546, la grippe et la variole ensemble en 1558, la variole à nouveau en 1589, la diphtérie en 1614, et la rougeole en 1618 ont ravagé la culture Inca.