• Histoire Générale

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    Conditionnement et transport de la bière.

     

    Contrairement aux idées reçues, la bière et ses principaux ingrédients ont toujours été transportés dans l'antiquité.

    Les Paléo-Babyloniens convoient des "grains pour la bière" par bateaux, dans le contexte d'opérations militaires. En Chine, les bières spéciales de riz ou de millet font l'objet d'un commerce à distance sous les Tang et les Song. En Inde, la taxation des boissons fermentées de grains sous les empires Maurya et Gupta attestent qu'elles entrent et sortent des cités du Gange dans le cadre d'un commerce général. Les bières de Péluse sont exportées par l'Egypte tardive ptolémaïque. La bière de maïs circule le long des routes impériales de l'empire Inca des Andes. Les Vikings emportent du malt sur leurs drakkars. Les navires de la ligue hanséatique embarquent tonneaux de bière, poisson fumé, lard, grains à travers les mers Baltique et du Nord. Les colons américains accostent en Virginie, car leur provision de bière et de malt est épuisée.

    Le commerce et le transport de la bière à grande échelle ne sont donc ni une invention moderne, ni une spécialité européenne.

     

    Au milieu du 18ème siècle, la politique coloniale des puissances européennes incite les brasseurs à expédier leurs bières au bout du monde. Elles sont mises en bouteille ou en tonneaux. Ces bouteilles sont enfouies par centaines dans la terre des Antilles, de la Virginie et des côtes nord américaines La conquête des marchés continentaux intervient dans un second temps. En d'autres termes, la production et le commerce de bières spécialement destinées à l'exportation s'inscrit dans le vaste réseau commercial maritime mondial du 18ème siècle. La saga de l'Indian Pale Ale est exemplaire.

    Les négociants de l'East India Company font affaire avec des brasseurs des comtés de l'Essex-Middlesex dans la seconde moitié du 18ème siècle (ex. Bow Brewery, plus tard achetée par Hodgson & Sons) : a) Leurs brasseries sont au bord de la Tamise b) les brasseurs leur ouvrent des lignes de crédit 12 à 18 mois, le temps d'un aller-retour depuis les Indes Britanniques c) ils ont en Inde des sujets de sa majesté assoiffés de bonne ale du pays. Convoyer des tonneaux et bouteilles d'Ale de Londres à Calcutta ou Bombay ne va pas sans difficultés techniques. Les bières brassées à Burton-on-Trent par Allsop, Bass ou Salt seront plus houblonnées et un peu plus alcoolisées pour garantir leur conservation. Les brasseurs anglais avaient déjà l'expérience du brassage du Porter, une bière brune exportée vers la Russie, en fûts ou en bouteilles [1]. Tous les problèmes logistiques sont résolus au début du 19ème siècle par les brasseurs et les négociants, qu'il s'agisse du commerce avec les Indes orientales ou transatlantique.

    A la fin des guerres napoléoniennes, la brasserie européenne se lance dans le transport continental longue-distance de la bière. Aux Etats-Unis, après la guerre de sécession (1861–1865), le Pacific Railroad Act de 1862 accorde aux compagnies ferroviaires des terrains et le droit d'émettre des bons pour construire un réseau qui reliera les côtes atlantique et pacifique. Des dynasties de brasseurs, nouveaux immigrés d'origine allemande ou tchèque, mettent à profit ces réseaux ferroviaires pour construire de véritables empires de la bière : Frederick Pabst (1836-1904) dans le Milwaukee, Adolph Coors (1847-1929) et Jacob Schueler (1835-1918) dans le Colorado, Adolphus Busch (1839–1913) dans le Missouri, etc.

    En Europe, le rayon d'action d'une brasserie industrielle ne cesse de s'élargir pendant le 19ème siècle. Les brasseries opèrent désormais au milieu de riches terroirs agricoles (orge et malt), près des malteries, et au-dessus des grandes nappes phréatiques indispensables à leur fonctionnement [2]. Elles livrent des marchés urbains situés à plusieurs centaines de km. Ce vaste marché continental de la bière fera un usage précoce des transports ferroviaires et fluviaux, bien adaptés aux marchandises lourdes et aux gros volumes. Burton-on-Trent livre Londres. On boit des bières bavaroises ou tchèques à Paris. Carlsberg et Tuborg inondent l'Allemagne du Nord.

     

    Parmi des centaines de cas similaires, celui de la brasserie alsacienne Gruber en France. En 1852, la livraison des derniers tronçons de la ligne Paris-Strasbourg ouvre le marché parisien aux productions agroalimentaires d’Alsace et de Lorraine, la bière en particulier. La Compagnie des chemins de fer de l’Est et les brasseurs s’entendent : trains complets à marche rapide, embranchements particuliers, wagons spéciaux, tout concourt à l’essor de l’industrie brassicole locale, confrontée dans le même temps à la révolution du froid, garant d’une plus grande qualité. La brasserie Gruber, de Strasbourg, développe son réseau de livraison à plus de 600 km de ses usines, de même ses concurrentes [3].

     

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    [1] Sur les types de bière Brown Ale, Strong Ale et Porter, voir Ronald Pattinson 2012, Porter.

    [2] Plus de 10 litres d’eau (brassage, lavage des cuves, embouteillage, etc.) sont employés par litre de bière conditionnée.

    [3] Joël Forthoffer 2010, Le transport ferroviaire de denrées périssables en Alsace: l’exemple de la bière, Revue d’histoire des chemins de fer 41, 176-186. http://rhcf.revues.org/1185