• Histoire Générale

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    Les premières confédérations africaines dans l'Antiquité.

     

     

    Trois grandes confédérations africaines dominent successivement l'Afrique de l'Ouest entre le 9ème siècle et le 16ème siècle. L'Empire de Ghāna (830-1235), l'Empire du Mali (13-14ème siècles) et l'Empire Songhaï (15-16ème siècle). Ces empires fédèrent des royaumes et des chefferies sous l'autorité d'un mansa, un roi plus puissant que les autres et reconnu par eux. Ce pouvoir politique fédérateur est doté d'une puissance militaire, juridique et économique. Ces empires ont dominé et organisé de très vastes ensembles territoriaux allant du Sénégal actuel jusqu'au bassin du Niger.

    D’après le « Tarikh es Soudan » (Histoire du Soudan), le Ghāna aurait été fondé au 3ème siècle par le peuple noir de cultivateurs Soninkés. Au 7ème siècle, Al Farazi cite le premier le « Ghâna, pays de l’or ». A l'époque médiévale, des historiens et géographes arabes atteignent le lac Tchad bordé par les royaumes africains du Bornou et du Kanem. Ils sillonnent l'Afrique du Nord, sa bande côtière jusqu'au fleuve Sénégal et pénètrent au cœur de l'ancien empire du Ghāna. Plus tard, ils visiteront celui du Māli et son successeur l’empire Songhaï.

    En 734, les premiers arabo-berbères pénètrent au Ghāna, où les souverains soninkés sont au pouvoir. L’occupation du Maghreb par les Arabes favorise le trafic de l’or et des esclaves entre le royaume de Ghāna et le Sijilmassa (une cité marchande berbère dans l'oasis de Tafilalt, à la bordure nord du Maroc avec le Sahara), et du même coup, son expansion et sa richesse. Au cours des siècles, ce commerce Nord-Sud par-delà la barrière sub-saharienne va prendre une dimension continentale. De nombreux marchands berbères et arabes conduisent leurs caravanes au coeur de l'Afrique noire, revenant avec leurs descriptions des moeurs et coutumes de peuples africains.

    En 903, Ibn al-Fakir rapporte que « Les gens du pays (le Ghāna) se nourrissent de mil (dhurra) et de doliques (des fèves). Ils appellent le mil dukhn. Ils s'habillent de peaux de panthères qui sont en ce lieu très nombreuses. » [1].

     

    En 990, Al-Muhallabî décrit la boisson du roi des Zaghawa, royaume établi vers le Lac Tchad à cette époque. C'est la plus ancienne mention de la bière de sorgho édulcorée de miel pour l'Afrique noire, si on excepte les témoignages égyptiens :

    « Ils vénèrent leur roi et ils l'adorent à la place de Dieu, le Très-Haut. Ils racontent qu'il ne prend aucune nourriture. Mais sa nourriture, des gens à lui la lui portent en secret à sa demeure, personne ne sachant d'où ils la tirent. S'il arrive qu'un passant rencontre par hasard le chameau transportant les provisions (royales), il est tué sur le champ. Le roi boit avec ses intimes une boisson faite avec du sorgho et fortement apprêtée avec du miel. … Les cultures du pays sont principalement le mil et les doliques et ensuite le blé (sorgho?) » (Cuoq 78).

    Les Zaghawa, à l'est de la boucle du Niger, ne font pas partie de la confédération du Ghāna. Mais cette citation précise un fonctionnement de la royauté en Afrique : le roi boit et mange la même chose que son peuple, mais séparé de son peuple. Il n'y a pas de différence de nature ou de qualité entre la bière de la famille royale et celle de la population. Le statut royal s'exprime dans le secret qui entoure ses repas en le protégeant des empoisonnements et des maléfices.

    Le géographe andalou Al-Bakri (1014~1094) est célèbre pour son Livre des Itinéraires et des Royaumes rédigé en 1068. Il fourmille de détails sur la vie sociale des Sūdān, nom que les Arabes donnent aux habitants de l'Afrique noire. Il parle des funérailles d'un roi du Ghâna :

    « A la mort d'un roi, ils dressent un immense dôme en bois de sadj, au-dessus de sa sépulture. On y apporte le corps que l'on place sur un brancard garni de quelques tapis et coussins. Ils posent près du mort ses parures, ses armes, ses objets personnels pour manger et boire accompagnés de mets et de boissons. On enferme avec lui plusieurs de ses cuisiniers et fabricants de boisson. Une fois la porte fermée, on dispose sur l'édifice des nattes et des toiles. »

    Al-Bakri décrit l'ensevelissement des serviteurs du roi dans la mort. Le roi dispose de ses propres cuisiniers et brasseurs — la boisson royale est la bière de sorgho comme chez les Zaghawa – qui le serviront dans l'au-delà.

    « Toute la foule assemblée recouvre de terre le tombeau, qui devient peu à peu comme un tumulus impressionnant. On creuse ensuite un fossé tout autour, en laissant un passage pour accéder au tombeau. Ils ont, en effet, la coutume d'offrir à leurs morts des sacrifices et des libations (khumūr) » (Cuoq 100).

    Ces libations consistent également en bière.

    La scène évoque le pouvoir économique et politique du Ghāna, puissante confédération de royaumes et de chefferies qui domine à cette époque les vallées du Haut-Niger et Haut-Sénégal. Le roi prélève des taxes sur le sel et le cuivre. Il se réserve le commerce de l'or avec le maghreb. Al-bakri dit que

    « Le roi de Ghâna peut mettre sur pied de guerre 200.000 hommes ont plus de 40.000 archers. Les chevaux de Ghâna sont très petits de taille. On trouve du (faux) ébénier excellent. On sème deux fois par an : à la crue du Nil [2] et à la saison humide ».

    La puissance de Ghâna s'effondre vers 1077 sous les coups des Almoravides venus de l'actuel Maroc conquérir les terres du Moyen-Niger et razzier les mines d'or.

    En 1154, le géographe d'origine marocaine Al-Idrīsī (1099~1166) décrit un roi de Ghâna affaibli et converti à l'islam. Et toujours pour les habitants :

    « Pas de blé chez eux mais beaucoup de sorgho, dont ils font une boisson fermentée qu'ils boivent » (Cuoq 132).

    Il s'agit cette fois d’une bière ordinaire et non de la boisson royale ou funéraire. Les géographes arabes, andalous et marocains recueillaient leurs informations auprès des marchands et caravaniers musulmans qui restaient à proximité du roi africain dans sa capitale. Les coutumes des peuples de la confédération sont mal connues.

    Ainsi, Ibn Sa'id al-Maghribi (ou Ibn Sa'id al-Andalusi) né près de Grenade en 1208, mort à Damas ou Tunis (1274 ou 1286), voyageur infatigable, devient encore plus vague qu'Al-Idrisi au sujet des boissons africaines :

    « Leur nourriture se compose habituellement de différentes sortes de fève (katanīya), de bouillies ou de choses fermentées. Pas de pain chez eux, sauf quelque peu chez les chefs éduqués à la manière des Blancs (al-bīd, c'est-à-dire africains du Nord) » (Cuoq 204).

     

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    Progression de l'Islam en Afrique sub-saharienne au Moyen-Age, d'après Cuoq 1985 p 18, CNRS Editions Paris.

     

    Fondé par Sundiata Keita (1217~1255), l'empire du Māli (ou Mandingue) succède vers 1230 au Ghāna moribond. Cet empire contrôle entre les bassins du Sénégal et du Niger un territoire aussi vaste que l'ancien Ghāna. En 1352, Ibn Battūta (1304~1377) quitte Fez pour se rendre à Niani, capitale de l'empire du Māli. Il fréquente plusieurs mois la cour du Mansa, souverain des autres rois de la région. Il passe au retour par les villes de Tombouctou et Gao dans la boucle du Niger, avant d'aller au Nord pour rejoindre Fez via le Touat. Là, il note ceci :

    « On apporta ensuite une boisson à eux appelée daknū – c'est une eau contenant du sorgho concassé, mélangé avec un peu de miel ou de lait aigre. Ils boivent cela à la place de l'eau car, pour eux, boire de l'eau pure leur fait mal. S'ils ne trouvent pas de sorgho, ils mélangent (l'eau) avec du miel ou du lait aigre. »

    Est-il ici question de bière dont Ibn Battūta connaît l'existence? Sous la plume d'un musulman qui en a bu, il ne peut être question de boisson alcoolique. Techniquement, la daknū dont parle le grand voyageur est une bière, quoique très peu fermentée. Cette infusion de sorgho devenue sucrée (action acidifiante du lait aigre) fermente spontanément (levures du miel). Des siècles plus tard, René Caillé boit en 1828 sur les rives du Niger une boisson semi-fermentée de sorgho qui ressemble beaucoup au doknū d'Ibn Battūta (bière et monde musulman).

     

    Non loin là, dans la boucle du Niger, les Dogons habitent les falaises de Bandiagara au Mali depuis le 15ème siècle. La bière de sorgho est omniprésente dans la vie matérielle et sociale des Dogons, leur religion et leurs mythes. La place de la bière dans le monde Dogon a fait l'objet de nombreuses études [3]. La fouille des falaises dans la région de Sanga, notamment des abris sous roche réutilisés comme nécropoles, a permis de dater et caractériser la culture Tellem. Elle a précédé celle des Dogons dans cette région et utilisé ces abris entre le 11ème et 16ème siècle, moment de son extinction ou absorption par les Dogons. On retrouve des poteries Tellem de formes comparables aux éru (grande jarre à bière) et buno (pot à bière) des Dogons, au décor près. Les Tellem seraient les ancêtres buveurs de bière des Dogons dans la région de Sanga [4].

     

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    [1] Cuoq Joseph 1985, Recueil des sources arabes concernant l'Afrique occidentale du VIIIè au XVIè siècle (Bilād al-Sūdān), CNRS Paris, p. 54.

    [2] Les géographes arabes pensent que les bassins du Niger et du Nil se rejoignent, le fleuve Niger étant la source du Nil. On ignore à cette époque que le cours du Niger oblique vers le sud avant le lac Tchad.

    [3] Eric Jolly 2004, Boire avec esprit. Bière de Mil et Société Dogon. Société d'ethnologie, Nanterre. Germaine Dieterlen, Geneviève Calame-Griaule 1960, L'alimentation dogon, Cahiers d’Études africaines, 1(3):46–89. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cea_0008-0055_1960_num_1_3_2947

    [4] Bedaux, Lange 1983, Tellem, reconnaissance archéologique d'une culture de l'Ouest africain au moyen âge : la poterie. Journal des Africanistes 53, 1-2 : 5-59. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0399-0346_1983_num_53_1_2037