• Histoire Générale

    world history

    Bière et agro-pasteurs en Syrie du Nord.

     

    Les archives des petits royaumes paléo-babyloniens de Syrie sont exceptionnelles par leur précision (comptabilité détaillée) et le point de vue offert sur une vie quotidienne souvent absente des documents. La brasserie  occupe une place économique et sociale de premier plan. Celle-ci se mesure aux volumes de grains consacrés au brassage, aux types de bière techniquement définis (ratios grain:bière) et socialement affectés, à la gestion très fine des ateliers de brassage, enfin aux techniques sophistiquées de brassage.

     

    Ces archives sont exceptionnelles pour une autre raison. Elles appartiennent à une sphère culturelle et géographique dominée par la vie agro-pastorale. Au début du 2ème millénaire, éleveurs de moutons et cultivateurs de blé et d’orge se côtoient dans la région du Moyen-Euphrate. Leurs économies se complètent, mais leurs modes de vie s’opposent par certains aspects. Il est rare de pouvoir saisir dans les archives de la planète les détails de cette organisation régionale pour des époques très anciennes.

    Or, on boit de la bière dans tout le Haut-Habur. Territoire mixte de culture céréalière et d'élevage, le pays réserve traditionnellement à la bière un rôle économique important. La région est sous influence assyrienne, mais le détail des distributions pour les maisons royales montrent que la bière supérieure, destinée aux personnages de haut rang, est aussi un élément de la vie sociale.

    Une question reste posée : à quel point la bière et les techniques de brassage sont-elles intégrées par les populations nomades de Syrie du nord, les éleveurs de moutons et les caravanes marchandes ?

    Ces territoires sont occupés par des tribus de pasteurs. Il semble, d'après les exemples du recensement de Šubat-Enlil ou l'existence de villages disséminés autour des sites urbains (Chagar Bazar), que ces semi-nomades entretiennent des rapports économiques avec les villages de cultivateurs. D'où résulte une osmose entre pasteurs nomades et fermiers sédentaires, entre deux modes de vie et deux cultures. Les documents dont nous disposons émanent bien évidemment de la culture urbaine, administrative, centralisatrice, aspirant au contrôle politique de la région et s'appuyant sur un tissu de villages agricoles.

    A l'époque des archives royales de Mari, les tribus bensim'alites ou benjaminites sont agro-pastorales. En leur sein, les groupes wâšibûtum pratiquent la culture des céréales [1]. L'association fermiers-centres urbains est par nature celle des buveurs de bière. Les tribus de "Bédouins" pratiquent-elles aussi le brassage ? Les témoignages sont très indirects. En possession d'importants stocks de grains, rien n'empêche ces Hanaéens de brasser. Par ailleurs, la production de bière est complémentaire du petit élevage. Les drêches de brasserie ont depuis toujours été recyclés en aliment pour animaux.

    Il faut réviser le tableau qui présente habituellement la Syrie du Nord comme une région où le vin se substitue à la bière. Ceci est devenu partiellement vrai après les conquêtes d'Alexandre et l'empire romain. Avant cette époque, la bière domine le paysage social dans la région [2].

    Nos archives économiques, plus réprésentatives d'une gestion au quotidien, viennent corriger la vision très élitiste distillée par les cours royales où le vin trône sur les tables comme symbole de richesse et de puissance diplomatique. A tell Leilan, à Chagar Bazar comme à Tell Rimah, on a retrouvé des lots de documents traitant du vin. Dans la ville basse de Šubat-Enlil par exemple, 13 tablettes appartenant à l'échanson du roi enregistrent des livraisons de vin pour le culte, la table du roi ou son mariage [3]. Elles portent l'impression du sceau royal dont dispose l'échanson, marque de son prestige et de la valeur accordée au vin. C'est une marchandise aussi précieuse que l'or ou l'argent. Mais cette faveur dont jouit le vin dans l'entourage et le cérémonial royal n'éclipse jamais la bière qui demeure la boisson de base.

    Les populations de ces régions ne se sont jamais sédentarisées autour d'un pied de vigne ! Elles se sont en revanche rassemblées autour des champs d'orge et de blé. Elles se sont regroupées autour de leurs greniers et silos à grains. Les premiers centres urbains ont attiré les nomades parce que leurs greniers étaient pleins. Qu'avaient-ils à offrir? De la bière et du pain !

    Au Proche-Orient, le second millénaire est encore une période formative pour les organisations politiques fondées sur une forme de royauté. A cette époque, la bière structure l'économie et cimente les rapports sociaux, parce que les grains dont elle est issue sont et demeurent le seul bien matériel produit en masse, accumulé et échangé parmi tous les groupes sociaux.

     

     ^                                    >

     


    [1] Jean-Marie Durand 1999/2000, Apologue sur des mauverses herbes et un coquin (Orientalis XVII-XVIII, Festschrift G. del Olmo Lete Aula), p. 195.

    [2] Le vin est présent dans les archives du palais de Mari. Il est bu par un nombre limité de personnes (cercle royal, grands intendants, marchands). Il fait l'objet d'un commerce entre les vignobles de la côte méditerranéenne et les royaumes de l'intérieur, via l'axe fluvial de l'Euphrate. André Finet 1974, Le vin à Mari (Archiv für Orientforschung 25); J.-M. Durand 1982, In Vino Veritas (Revue Asyriologique 76).

    [3] Harvey Weiss H. & al. 1990, 1985 Excavations at Tell Leilan, Syria, American Journal of Archaeology 94, pp. 568, 575.