• Histoire Générale

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    La plus occidentale des brasseries du Proche-Orient : Alalah.

     

    L'ancienne cité d’Alalah se situe à mi-chemin entre la Méditerranée et Alep, dans la vallée de l'Amuq. De la ville, les routes commerciales suivaient la rivière Oronte en direction du sud ou filaient sur Alep et au-delà, vers l'Euphrate et la porte du monde mésopotamien. Le site est habité depuis -3300. Alalah nous intéresse pour sa situation géographique et ses archives cunéiformes des 18-17ème siècles et du 15ème siècle. Deux lots d'archives (respectivement 175 et 300 tablettes environ) mettent en lumière la place de la bière au cœur d'un territoire réputé à tort vinicole depuis les temps les plus anciens [1].

    Aux 18ème et 17ème siècles, Alep est la capitale du puissant royaume du Yamhad. La principauté d'Alalah lui est assujettie. Yarim-Lim, jeune frère du roi du Yamhad, la gouverne et y fait bâtir le palais où seront retrouvées nos tablettes. Son fils, Ammitaqum, à l'occasion de son mariage, dépense 70 sicles d'argent en pots de bière supérieure (tablette *409), soient 70 pots selon l'équivalence donnée par une autre tablette (tablette *325). On sait par ailleurs qu’il faut 2 parïsu (mesure de capacité en usage à Ebla = ½ kur, soit 8 litres) de blé-amidonnier pour brasser un pot de bière supérieure.

    Les tablettes font état d'un système de rations bien établi dont bénéficient la famille royale, le personnel du palais, les serviteurs et responsables, les visiteurs et les officiels (tab. *243). La nourriture est à base d'orge, de blé-emmer et d'une légumineuse (vesce?) nommée kiššanu/kiššenu, employée notamment pour le pain.

    Les bières d'Alalah sont à base d'orge ou de blé-amidonnier, comme dans le reste de la Mésopotamie. A titre d'exemple, la tablette *248 précise que sur 321 PA (mesure volumique) d'orge, 170 sont consacrés au brassage (še'um ana KAŠ), soit plus de la moitié. On est en droit de se demander si le kiššanu n'a pas aussi été employé comme source d'amidon en brasserie à cette époque [2]. Les bénéficiaires de rations de bière appartiennent en grande majorité aux catégories modestes [3].

    Sumunnabi, sœur d'Ammitaqum et membre de la famille royale, mène ses propres affaires. Plusieurs tablettes font état des prêts d'argent qu'elle consent. L'un d'entre eux, d'un montant de 70 sicles d'argent à 13 hommes originaires du village de Kubia, précise que les intérêts, d'un montant égal, devront être payés sous la forme de 70 pots de bière supérieure (tablette *34).

    Ammitaqum, en qualité de prince d'Alalah, exerce des fonctions de juge. Il libère Šenni le tavernier, sa femme et ses fils de leur créditeur à qui ils devaient 72 sicles d'argent (tab. *30). Les archives désignent par ailleurs des brasseurs (lú ŠIM.GIG, tab. *253) destinataires d'orge, au même titre que des boulangers et des cuisiniers, spécialistes appelés à livrer leurs produits alimentaires (bière, pain ou plats) pour le compte du palais [4].

     

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    Deux impressions de sceaux sur des bouchons de jarres figurent des scènes de banquets avec le motif parfaitement identifiable du personnage assis buvant à l'aide d'un chalumeau depuis un récipient posé à ses pieds. Le premier sceau (Antakya 9947, niveau XI) est daté du début du 2ème millénaire, le second (Antakya 9733, niveau VII) appartient aux 18ème-17ème siècles. alalah-palais-sceau-bouchon-jarre.original.jpg

     

    Chacun évoque directement la bière et une façon de la boire selon une représentation familière depuis le 3ème millénaire [5].

     

     

     

    Ces documents assez hétérogènes mènent à constater que :

    • la bière entre dans le circuit de redistribution contrôlé par le palais. Les quantités non négligeables d'orge et de blé sorties de ses réserves et affectées à la brasserie indiquent qu'elle n'est pas une activité marginale.
    • la bière fait partie de la vie sociale. L’existence d'un tavernier montre que la consommation de bière dépasse les murs du palais. Les archives d'Alalah offrent de précieuses indications sur le réseau des villages ceinturant la ville et des communautés rurales éloignées. Ces villageois consommaient très certainement de la bière, quoiqu'en l'espèce les tablettes d'Alalah se limitent à la gestion interne du palais.
    • la bière entre dans les échanges économiques locaux et possède une valeur de conversion constante : 1 pot de bière supérieure = 1 sicle d'argent à l'époque d'Ammitaqum. 70 pots de bière supérieure servent à payer les intérêts d'un prêt d'argent.
    • la bière se décline en plusieurs qualités. La bière pour le palais est "normale" (KAŠ.ÚS.SA) ou "supérieure" (KAŠ LUGAL ²I.A), à base de blé-emmer ou d'orge.

    Le rôle économique de la bière est à Alalah semblable en bien des points à celui de Mésopotamie centrale à la même époque. Dans cette région de production vinicole – de nombreuses tablettes mentionnent des lopins de vignes autour d'Alalah –, la bière reste la boisson quotidienne. Les tablettes sont muettes quant à la place de la bière dans la religion. Le site très proche d'Emar comble cette lacune. Des documents attestent qu'on offre à Emar de la bière au cours des cultes officiels et privés.

    Ces petits royaumes feront partie du grand ensemble politique du Mitani aux 15ème et 14ème siècles, avant d'être plus tard intégrés dans l'empire hittite. Pendant tout le second millénaire, la place de la bière dans cette région syrienne reste primordiale.

     

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    [1] Donald J. Wiseman 1953, The Alalakh Tablets. Je suis la convention de l'auteur qui précède d'un astérisque les tablettes datées des 18-17ème siècles (niveau VII).

    [2] Son usage principal, hormis la boulangerie, est l'alimentation des chevaux. Depuis le néolithique, la Djeziré et le Haut-Euphrate sont des zones où les légumineuses sont plus en faveur que les céréales.

    [3] Guy Bunnens 1981, Quelques aspects de la vie quotidienne au palais d'Alalakh d'après les listes de rations niveau VII (XVIIIè/ XVIIè), Compte-Rendus de la 28ème Rencontre Assyriologique Internationale, p. 74 et n. 33 pour une liste des tablettes mentionnant la bière à brasser ou acheter.

    [4] Horst Klengel 1979, Die Palastwirtschaft in Alalah, Orientalia Lovaniensa Analecta 6, p. 440 + n. 24.

    [5] Dominique Colon 1975, The Seal Impressions from Tell Atchana/Alalakh, Alter Orient und Altes Testament 27, p. 4 et 45.