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    Le levain du brasseur chez les Hittites.

     

    Pour les mêmes raisons, le levain à bière — symbole ambivalent de vie et de mort — sert chez les Hittites de support au serment solennel. Les soldats doivent prêter un serment personnel de fidélité à la famille royale. Ce texte écrit en hittite provient de Hattusa, devenue vers -1650 capitale de l'empire hittite qui domine l'Anatolie centrale au second millénaire [1]. Le prêtre déclame ce texte devant les soldats qui doivent prêter serment de fidélité au roi hittite. Ce texte, tissé d'images fortes inspirées de la vie quotidienne des soldats, offre une preuve de l'importance de la bière chez les Hittites, du moins parmi la soldatesque venue des 4 coins de l'empire. 

    « Il (le prêtre) leur met le levain dans les mains, et ils (les soldats) le touchent avec la langue
    et de la manière suivante il parle : "Qu’est ce cela? N'est pas du levain?
    Et comme on prend un peu de ce levain
    et on le mélange dans le vase à pâte et on laisse le vase à pâte
    un jour reposer et il lève,
    ainsi que celui qui transgresse ces serments
    et se comporte perfidement contre le roi du pays de Hatti
    et sur le pays de Hatti dirige un regard hostile, ces serments saisissent,
    et qu’il soit complètement brisé par suite de maladies
    et que cela produise une mauvaise fin !
    Et ceux-là de dire : Que cela soit (ainsi)!
    »
     

       On est assuré que ce levain (hitt. ³arnammar) désigne l'ingrédient de brasserie, car le texte se poursuit en introduisant le malt et le pain à bière. Le malt  sert de métaphore de la stérilité, le pain à bière celle de l'anéantissement. En effet, le malt est un grain germé mais qui est ensuite séché et dégermé, ne pouvant dès lors servir de semence. Quant aux pains à bière, ils sont broyés avant trempage et cuisson dans cuve de brassage. Dans les deux cas, le malheur est grand pour celui qui trahirait son serment. Il est menacé de mourir sans descendance comme le malt ou d'avoir les os broyés comme du pain à bière écrasé sur la meule.

    « Maintenant, il leur met malt (BULUG) et pains à bière (BAPPIR) en mains,
      ils les touchent avec la langue, et il leur parle 
      de cette façon : "Tout comme on broie ces pains à bière avec la meule
      et on les mélange avec l'eau, les cuit et les écrase,
      ainsi que ceux qui transgressent ces serments
      et au roi, à la reine, aux fils du roi
      et le pays de Hatti causent du mal,
      ces serments saisissent et leurs os
      de même broient et de même les rôtissent
      et de même les écrasent, et que cela conduise à une mauvaise fin!
      Et ceux-là de dire : "Que cela (ainsi)
      soit !"
    "Tout comme ce malt ne se reproduit pas
    et ne se sème pas dans le champ et (aucune) graine
    ne produit, tout comme aussi on n’en fait aucun pain,
    et on ne le met pas dans le grenier,
    ainsi qu’à celui qui transgresse ces serments
    et au roi, à la reine, aux fils du roi cause du mal,
    les serments détruisent de même son avenir,
    que ses femmes à [aucun] fils et fille ne donnent
    naissance, que sur ses terres, ses champs (et)
    ses prés, aucune plante ne grandisse,
    que ses bœufs et moutons ne mettent bas ni veau ni agneau!"
    »

     Ce passage sur le malt synonyme de stérilité se trouve presque mot pour mot dans le Mythe du dieu agraire Telepinu. Il a quitté le pays qui se trouve livré aux catastrophes et à la famine. Rien ne pousse, ni les plantes, ni les animaux ni les humains ne peuvent se reproduire. Hommes et dieux meurent de faim et de soif et aucun ne parvient à retrouver Telepinu. En définitive, seule une fragile abeille y parviendra.

    A propos des semences stériles, voici ce que dit le mythe : " Comme le malt est desséché (stérile), (et) on ne l'amène pas dans le champ et ne gagne aucune graine de cela, on n'en fait aussi aucun pain [et on ne le] garde pas dans le grenier …" (Telepinu III, 16-19 in CTH 324.1, CTH 324.2, CTH 324.3).

     

     ^                             >

     


    [1] N. Oettinger 1976, Textes de  Boğazköy : 9 (Studien zu den Bogazkÿ - Texten 22). Boğazköy est le site turc de Hattusa et abrite l'ancienne capitale de l'empire Hittite. Traductions française et anglaise d'après la publication du texte hittite, sa traduction allemande et son étude de N. Oettinger.
    StBoT 22 a été mis en ligne par l'Akademie der Wissenschaften und der Litteratur Mainz.
    Disponible à http://www.hethport.adwmainz.de/stbot/Katalog.html