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    La cuve à fermenter : naissance et mort.

     

    La cuve de fermentation devient aussi symbole de naissance. Au souvenir de sa forme ventrue, de son col étroit et de son orifice d'écoulement, le rapprochement se justifie aux yeux des Mésopotamiens. Ce pronostic mésopotamien associe explicitement cuve de fermentation et naissance :

    « Si une souris donne naissance dans une cuve de fermentation (namzîtu), …. »

    Pour l'anecdote, l'évènement doit être courant. La cuve se trouve dans une brasserie, proche des stocks d'orge et de malt. Les souris ne sont pas loin. Plus avisés, les Egyptiens adoraient les chats !

    Une autre incantation accompagnant la naissance, humaine cette fois-ci, donne cette indication :

    « comme un nœud, elle (la parturiente) se déliera,
     
    comme une cruche (dug-útul), elle s'ouvrira. »
    [1]

    Le pot dug-útul figure en introduction d'une prière à la cuve de fermentation. L'incantation rapproche sans ambiguité les eaux perdues avant l'accouchement et le flot de bière s'écoulant du fond de la cuve de fermentation, flot qui non seulement signifie joie et abondance (Hymne à Ninkasi) mais revient, avec son trou d'écoulement et son bouchon, comme une des caractéristiques frappantes de cette cuve.

    Une tablette d'incantions contre une sorcière compare la cuve de fermentation au ventre féminin, mais cette fois pour maudire :

    « Quant à ses compétences, ses pratiques magiques et démoniaques :
     puisse-t-elle ronger ses propres doigts comme du fromage,
     puisse-t-elle toujours prononcer ses mots comme boniment,
    et puisse (son) ventre laisser goutter la bière comme une cuve de fermentation.
     »
    [2]

    A regarder de plus près, le symbole du ventre laissant goutter la bière n'est pas des plus positifs, comme le contexte l'indique déjà. Ce qui est souhaité pour la sorcière n'est rien moins qu'une sorte de putréfaction des entrailles. L'exécration associe ouvertement la bière qui s'égoutte au sortir de la cuve avec un liquide fermenté mortifère. La cuve à fermenter/ventre est ici dispensatrice de mort.

    Nous touchons du doigt la profonde ambivalence des symboliques de la fermentation exprimée en Mésopotamie. La nature vivante des levains a frappé l'imagination et induit un parallèle profond avec la vie humaine. Les levains génèrent la vie mais, inéluctablement, la matière fermentée évolue vers le pourrissement. D'un côté les levains, la bière et ses ustensiles (cuves, vases, supports) sont le siège de manifestations divines et génèrent la force pure, la vie et l'alcool. D'un autre côté, la même cuve, ventre de sorcière, contient le germe de la putréfaction. Tout Mésopotamien pouvait en faire l'expérience. Une semaine suffira pour qu'une jarre de bière mal nettoyée exhale les odeurs fétides de la pourriture. Protéines sédimentées, levain et résidus de cérales sont les matières parfaites de la putrescence à température ambiante. Tout Mésopotamien fait chez lui ou à la taverne l'expérience ordinaire de l'odeur dégagée par une vieille jarre de bière ou une jarre de vieille bière.

    Certes, les Mésopotamiens ont valorisé les huiles et les onguents parfumés pour le soin du corps. Rien n'indique que cette tendance a gagné leurs habitudes alimentaires ou qu'elle a concerné toute la population. La décomposition de la bière n'est pas nécessairement marquée négativement à leur nez.

    La cuve de fermentation joue un rôle inattendu, à la mesure des pouvoirs qu'on lui attribue. Si un démon pénètre par la fenêtre d'une maison, 

    « on peut le recouvrir avec une cuve de fermentation (gakkul) à laisser fermée » [3].

    Pour faire office de piège à démons, cette cuve est considérée comme un objet magique puissant.

     

     ^                             >

     


    [1] Van Dijk J. 1975, Incantations accompagnant la naissance de l'homme, Orientalia Nova Series 44, p. 68.

    [2] Markham Geller 1989, A new Piece of Witchkraft in DUMU-E2-DUB-BA-A, Studies in Honor of Ake W. Sjöberg (Festschrift SJÖBERG), p. 199.

    [3] Römer W. 1989, Eine Beschwörung gegen den 'Bann' in DUMU-E2-DUB-BA-A, Studies in Honor of Ake W. Sjöberg (Festschrift SJÖBERG), p. 475.