• Histoire Générale

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    Beer-parties et patronage de la brasserie.

     

    Grâce aux parallèles ethnologiques asiatiques, africains et amérindiens, on sait qu'une minorité peut accaparer une part de la production agricole en mobilisant le travail collectif des paysans, en maîtrisant les moyens de production, à condition de justifier cette accumulation à son profit par une idéologie politique et religieuse. Le jeu des liens de parenté étendus et des lignages, l'organisation de la production (irrigation, allocation ou partage de terres, travaux collectifs, installations matérielles et structures de stockage, mise à disposition des outils agricoles et des bêtes domestiquées) sont des moyens de légitimer l'accumulation de la richesse-grains par un groupe, un chef et sa famille, un clan, etc. [1].

    Comment cela peut-il fonctionner ?

    Dans une économie de subsistance dominée par la céréaliculture ou l’horticulture, la meilleure monnaie, c'est le couple pain/bière confectionné avec les surplus d'amidon. En échange des jarres de bière et des piles de galettes, une partie du village, du groupe ou de la communauté élargie accepte de consacrer des jours, voire ses semaines aux travaux agricoles collectifs sur les champs d’un groupe dominant ou d’un chef. La récolte sera propriété de celui qui aura patronné ce travail collectif saisonnier. Il l’aura patronné grâce au prestige et surtout à la promesse de fournir pain et bière à volonté. Comment le peut-il ? Grâce aux surplus de grains des précédentes années. C’est une sorte de cycle pluriannuel : celui qui peut avancer et transformer en bière ses réserves de grains obtient que d’autres, qui au période de soudure n’on plus de quoi boire ou manger, travaille pour son compte, contre la fourniture gratuite de pain et de bière.

    Les plus démunis deviennent "clients" de groupes dominants qui "patronnent" l'organisation du travail agricole collectif et peuvent, grâce à leur propre groupe familial élargi, confectionner en peu de temps de grande quantité de bière. Pour être capable de brasser pour un groupe de 50 à 100 adultes qui boivent chacun 3 à 5 litres par jour, le groupe familial organisateur doit disposer d'assez de grains, de combustibles, d'eau, de jarres, de brasseuses expérimentées pour fournir en continu 400 à 500 litres de bière tous les jours pendant une ou plusieurs semaines. Cette organisation requiert également une planification très serrée des brassins qui se succèdent jour après jour.

    Cette stratégie sociale préfigure le système mésopotamien "travail contre ration alimentaire de pain+bière" qui s'amorcera  la fin du 4ème millénaire, et se renforcera pendant tout le 3ème millénaire à l’avantage politique des élites des grands centres urbains.

    La mainmise d'une minorité sur les surplus collectifs de grains a été rendue socialement acceptable par une tradition religieuse. Comment ? Par le patronage des brassins de bière destinés aux célébrations collectives. Les divinités locales régisseuses de la fertilité et du bien-être matériel de la collectivité sont honorées avec des offrandes de pain et de bière. Ces puissances naturelles sont conviées aux banquets offerts par les humains : pain purs et bière coulant à flot. Le groupe social capable de produire ces offrandes en retire immédiatement prestige et pouvoir. Sponsoriser les brassins offerts aux dieux protecteurs, c'est rendre service à la collectivité toute entière. Les scènes religieuses figurées sur les cachets de tell Brak, fêtes célébrant la réussite collectivement partagée, impliquent certainement des offrandes de bière. La bière symbolise l'abondance; les greniers pleins. La traduction religieuse tardive de cette conception sera l'omniprésence de la boisson fermentée dans les rituels, les offrandes et les repas des dieux constatée en Mésopotamie dès la fin du 4ème millénaire (bière pour le culte d'Inanna à Uruk).

    Ce qui a fonctionné parmi des sociétés agraires récentes se vérifie-t-il au Proche-Orient il y a 6-7000 ans ? Les maisons obeidiennes sont très grandes, 200 m2 en moyenne. Elles abritent des familles élargies d'une vingtaine de personnes. Les fouilles du bassin du Hamrin, le long de la Diyala, affluent du Tigre, ont retrouvé plusieurs de ces communautés. A Tell Madhhur, une grande demeure exceptionnellement conservée donne quelques indices datés de 4500 environ. C'est une grande salle cruciforme centrale, flanquée de petites pièces spécialisées (cuisine, réserves). L'incendie responsable de sa destruction a laissé tous les objets à leur place d'origine : meules, broyeurs, houes de pierre, jarres, fusaïoles. De nombreux récipients servent à la nourriture, le stockage et surtout la boisson. Le nombre et la diversité des coupes, jarres et pots excèdent  les besoins de la maisonnée. Cette vaisselle  à boire spécialisée a-t-elle été dédiée aux fêtes ? La maison de Madhhur abritait-elle un chef capable de mobiliser un village entier moyennant une redistribution de boisson fermentée qui expliquerait le nombre exceptionnel de jarres et gobelets pour une maison familiale, même élargie à une vingtaine d'individus [2]? Ces vastes demeures, trop souvent étiquetées "temple", obligent à réviser cette notion qui convient mieux aux sanctuaires du 3ème millénaire, formes abouties et codifiées proches du temple antique.

    D'autres indices proviennent des quelques 200 tombes dégagées à Eridu, en Basse-Mésopotamie. Les défunts y sont inhumés avec leurs bijoux, une jarre, une coupe et un plat déposés à leurs pieds. Ces marques d'une croyance en l'au-delà prennent une forme alimentaire. Les résidus imprégnés dans la terre cuite n'ayant pas été analysés, comment vérifier qu'elles aient été remplies de bière ? A l’époque des fouilles, l'archéologie se souciait peu des contenus.

    On mesure mal le degré de sédentarisation de ces communautés élargies et l'intensité de leurs échanges. Mais la très dynamique culture obeidienne finit par couvrir la Grande Mésopotamie. Ce vaste mouvement unificateur prépare l'émergence vers 4000 de la culture urukéenne, au sein de laquelle la place centrale de la bière saute aux yeux. Les preuves matérielles de son omniprésence s’accumulent. Cet héritage repose sur la longue protohistoire d’Obeid (3 millénaires au total) durant laquelle la bière devient le moyen et le véhicule privilégié des transformations sociales.

    La culture obeidienne lègue à celle d’Uruk les principes suivants :

    • Le contrôle des stocks de céréales est un enjeu social et politique crucial au sein des premières cités.
    • Le couple pain-bière est au cœur des échanges intra-communautaires : rations de pain et de bière, techniques de brassage à base de pains-à-bière, etc.
    • La compensation du travail ou du service se calcule en pain et en bière. Principe de la contrepartie en nature.
    • In fine, la valeur du pain et de la bière se ramène aux volumes de grains que leur fabrication a requis. Des systèmes de mesure spécifique aux produits céréaliers sont mis au point, sans distinction de leur nature solide ou liquide.
    • Les dieux comme les hommes se réjouissent de pain et de bière (thème du banquet des dieux mésopotamiens). Ils doivent chaque jour être servis par les humains. Cette organisation ne découle pas d'un anthropomorphisme grossier, mais d'une véritable économie du sacré dont les bénéfices rejaillissent sur la classe dirigeante.
    • Celui qui peut offrir aux dieux le pain et la bière en retire un grand prestige politique. Patronage des brassins quotidiens dans les sanctuaires et formation d'un clergé dévolu à ces tâches. Le temple est assimilé à la demeure terrestre d'un dieu et organisé comme tel, à l'image d'un palais. Le prince est le premier serviteur de la divinité tutélaire de sa cité.
    • Les rites agraires sont d'abord centrés sur les offrandes de pain et de bière aux divinités du sol et de la fertilité. Ces rites sont domestiques mais également patronnés par l'autorité centrale dans de grandes célébrations annuelles, génératrices de prestige et de pouvoir.

     

    La grande aventure de la bière et de la brasserie au Proche-Orient ancien se poursuit au coeur des premiers royaumes.

    Avant d'examiner le lien entre la bière et les royautés primitives dans le monde, il faut d’abord faire un tour d’horizon des autres paramètres et forces sociales qui assurent l’essor de la brasserie durant sa protohistoire.

     

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    [1] Exemples de "Beer Party". Au Botswana (M. Dietler, 2001 : Theorizing the Feast, Rituals of Consumption, Commensal Politics, and Power in African Context, dans "Feast" M. Dietler and B. Hayden ed., 82-85). Chez les Iteso (I. Karp, 1987 : Beer Drinking and Social Experience in an African Society, dans "Explorations in African Systems of Thought" I. Karp and C. S. Bird ed., 88-95). En Afrique de l'Ouest (A. Husetz de Lemps, 2001 : Boissons et Civilisations en Afrique, 111-114). Parmi les Amérindiens des Guyanes : cachiri contre défrichage. En Asie

    [2] M. Roaf, 1991: Atlas de la Mésopotamie et du Proche-Orient Ancien, 54-56. id. 1989: Ubaid Social organization and social activities as seen from Tell Madhhur, 91-145.  A. Joffe, 1998 : Alcohol and Social Complexity in Ancient Western Asia, CA 39, 303, 316.