• Histoire Générale

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    Les premières chefferies au Proche-Orient ?

     

    Dans le premier modèle (Greniers primitifs), le pouvoir naissant repose sur la mobilisation des denrées de base (les céréales en l'occurrence), clés de la survie des individus et du groupe. Le groupe qui met la main sur les grains contrôle toute la communauté, le ventre des hommes. Mais il ne s’agit pas de piller les greniers communautaires. Une médiation rend l’accaparement socialement acceptable. Un groupe dominant accumule des grains en mobilisant du travail agricole collectif (défrichage, irrigation, culture, moisson, transport, stockage). Comment ? En distribuant des brassins de bière avant, pendant et après les travaux agricoles.

    Contrôler la culture des céréales et les silos implique une économie agraire limitant les risques et les coûts liés au transport et au stockage. C'est le fait de petites communautés très stables, établies sur des territoires couvrant leurs besoins. Le pouvoir appartient à ceux qui organisent les productions de base. Les surplus sont convertis en travaux collectifs (construction de silos, maisons collectives, systèmes d'irrigation, "temples"). Ce modèle ne peut se propager sans recourir à la coercition et au travail forcé, c'est à dire emprunter sa logique au second modèle.

    Dans le second modèle, la création et la distribution régulées des biens de prestige fait naître de nouvelles valeurs d'échange, cœur et combustible de pouvoirs religieux et militaires. Qui accumule bijoux, armes, pierres, bois et produits rares (localement) mobilise un groupe réduit mais militairement puissant, qui peut peser sur un groupe plus large et ainsi de suite jusqu'à étendre son contrôle à toute la communauté. La médiation est ici le circuit d'échanges à grande distance. L'accumulation et la distribution très sélective des richesses engendrent la différenciation sociale. A l'inverse du premier paradigme (accumulation de grains), ce dernier se propage vers d'autres communautés sur un mode agonistique, aussi vite que s'échangent, se gagnent ou se perdent les biens de prestige. Une fraction de la population coopère avec les nouveaux maîtres et exerce à son tour ce mode de pouvoir contre sa communauté d'origine. Ce modèle induit l'instabilité politique, fruit de la compétition, des conflits violents et d’une propension à soumettre de nouveaux groupes humains.

    Ces deux stratégies collaborent et se complètent. Les biens de prestige se troquent contre des stocks échangeables de grains sur lesquels un groupe a mis la main. Quant aux paisibles paysans, ils recourent au service des porteurs d'armes pour protéger leurs précieux silos. De cette nécessaire collaboration, le Mésopotamien gardera la mémoire. Quelques millénaires plus tard, il dira que dans son pays "ceux qui ont des moutons, ceux qui ont des bœufs, ceux qui ont de l'argent, ceux qui ont des pierres précieuses, ils s'accroupiront tout le jour à la porte de l'homme qui a des grains". Jugement réaliste. On doit ajouter: si l'homme qui a des grains n'ouvre pas sa porte, celui qui a des biens de prestiges ou des armes viendra piller ses greniers et boire sa bière !

    Une organisation sociale fondée sur la surproduction et la mobilisation des excédents de céréales (premier modèle) cerne mieux la logique culturelle d'Obeid, ses communautés rurales, égalitaires à l'origine, mais en voie de hiérarchisation. Elles pratiquent une céréaliculture stimulée par l'irrigation, modifient le paysage au gré de leur besoin, se groupent autour de grandes maisons collectives abritant une partie de leurs réserves de grains. Le contrôle territorial semble motivé par la seule nécessité agricole et pastorale. Politiquement stables, elles manifestent des signes de stratification économique[1]. L'architecture et les objets funéraires en portent les signes. Le lien entre grandes maisons collectives et céréales remonte à l'époque de Samarra : les sites d'Umm Dabaghiyab, Yarim Tepe, Tell es-Sawwan et Tepe Gawra offrent des exemples de structures de stockage de grains enfermées dans des enceintes à caractère "religieux" [2].

    Pour anticiper les mauvaises récoltes, les agriculteurs obeidiens disposent de trois sécurités :

    • augmenter leurs réserves pour couvrir l'année suivante en intensifiant la production agricole (irrigation, culture de nouvelles terres, savoir-faire plus efficace) et maximisant leurs surplus de grains.
    • convertir les surplus de grains en stock alimentaire vivant, à savoir des animaux sur pieds, tactique impliquant une coopération avec des groupes de pasteurs.
    • troquer une partie des grains contre des matières impérissables faciles à échanger en cas de besoin parce que recherchées et plus rares (cuivre, pierres rares, bijoux, vases ornés, coquillages, tissus teints, etc.)

    Les sociétés obeidiennes ont manifestement privilégié la première solution. Or, la maximisation des excédents de grains implique un pouvoir organisateur, une incitation sociale à les produire et un système de valeurs qui justifie cette logique collective.

    Après ce long détour par les greniers, le pouvoir et les règles sociales, nous voyons (ré)-apparaître la bière. Elle a joué un rôle important dans l’aventure culturelle des « obeidiens ». Nous l'avons déjà souligné pour le site de tepe Gawra.

     

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    [1] G. Stein 1994, Economy, Ritual and Power in 'Ubaid Mesopotamia' (ed.). Tout spécialement pp 41-43.

    [2] J. Makkay 1983, The Origins of the "Temple Economy" as seen in the Light of Prehistoric Evidence, in Comptes Rendus des Rencontres Assyriologiques Internationales 29, pp 1-6.