Pourquoi le Dao prône l'abstinence des céréales et donc de la bière ?

 

La vie se nourrit de matières mortes. Comment devenir immortel en mangeant ce qui est mort ou décomposé ? Comment transformer la chair en vie imputrescible ? Pour devenir immortel, il faut se nourrir d’immortel. Outre leurs jeûnes rituels, les taoïstes voudraient se passer de tout aliment mortel.

Par l’ascèse, le taoïste cherche à réveiller l’embryon qui réside dans son nombril et dont tout humain hérite à sa naissance. Cet embryon est force de croissance et de génération et peut transmuter la dépouille actuelle en corps immortel à condition de nourrir le principe vital comme il faut. Celui-ci est empêché par des forces qui résident dans le corps, notamment les « 3 Vers » issus de la putréfaction des céréales[1].

« Interrompre les Céréales » (juegu), c’est cesser de manger les Cinq Céréales à la base de l’alimentation chinoise : riz, millet, blé, avoine et haricots. On dit aussi « s’abstenir de céréales » (bigu), ou encore « cesser les grains » (xiuliang). Le chemin tracé pour le taoïste par le Daoyou jing est très clair :

« Les Cinq Céréales sont les ciseaux qui coupent la vie, elles pourrissent les cinq viscères [2], elles font que la vie est courte. Si un grain entre dans ta bouche, n’espère pas la Vie Éternelle ! Si tu désires ne pas mourir, que ton intestin en soit libre ! » [3].

Les Cinq Céréales sont l’Essence de la Terre comme l’explique le Livre de la Cour jaune :

« Les grains des céréales sont l’Essence de la Terre ;
Le goût agréable des cinq saveurs est le piège des démons mauvais.
Leur puanteur trouble les Esprits, et le Souffle Embryonnaire cesse ;
Les trois âmes supérieures sont ahuries, et les âmes inférieures baissent la tête.
» (Maspero, 368).

Dès leur naissance, les êtres humains sont contaminés car, de génération en génération, ils mangent et boivent des céréales. Ce que mange la mère se transmet au fœtus. Le régime alimentaire prescrit pour devenir bon taoïste est très sévère mais graduel.

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L’embryon immortel — méditation taoïste

 

 

 

 

 

Les trois premières étapes sont bien décrites. L’adepte commence par écarter les mets fermentés comme le fromage, la bière et tout ce qui rappelle la pourriture. Puis il s’abstient de viande, de toute nourriture sanglante en général, et des plantes à saveurs fortes. Les divinités du corps détestent l’odeur du sang, celle de l’oignon et de l’ail. L’adepte doit ensuite se passer complètement des céréales. C’est une épreuve. Les textes n’en cachent ni la difficulté ni les maux passagers endurés : amaigrissement, carences, diarrhées, vertiges, troubles divers. Médecine et drogues soutiennent l’adepte et renforcent son corps.

Le régime diététique taoïste proscrit les bières de riz ou de millet à double titre : comme produit fermenté et comme boisson issue des céréales. Le régime du « Livre des Caractères de Jade sur Tablettes d’Or », un livre tellement saint qu’il reste dans les Palais Célestes et n’a pas été révélé aux hommes en entier, est très sévère :

« Ceux qui, dans leur alimentation, interrompent les céréales ne doivent prendre ni bière, ni viande, ni plantes aux cinq saveurs fortes ; ils doivent se baigner, laver leurs vêtements et brûler de l’encens. » (Maspero 368).

 

Une fois débarrassé des Trois Vers, l’adepte progresse grâce aux techniques respiratoires. Il remplace peu à peu la nourriture liquide par la circulation des souffles. Diététique et Respiration se renforcent et se pratiquent dès les premières étapes pour parvenir à s’unir avec le Dao. Certains exercices de « rétention du souffle » préparent la méditation. L’intoxication légère que produit cette pratique quand elle est poussée assez loin favorise la production de certains états mystiques. Quelques Taoïstes des 3ème et 4ème siècles demandent à un commencement d’ivresse par la bière une aide analogue. Elle effaçait le monde extérieur, facilitait le détachement mental et ouvrait à la concentration sur la vie intérieure (Maspero, 316-317).

Végétaux cueillis et minéraux, les aliments de substitution des taoïstes, appartiennent à la nature brute et céleste. Les céréales, cultivés et cuits, sont la nature rendue tordue et maladive par les hommes. Les biographies de saints taoïstes décrivent des anachorètes s'alimentant de fleurs de pêcher, d'aiguilles de pin, de jujubes séchés, de fruits de cannelier, de champignons de montagne, d'iris jaunes des marais, etc. Le cru primordial s’oppose au cuit de l’humain. L’air parfumé céleste s’oppose à la pourriture excrémentielle née des grains. On verra qu’entre le cru, le cuit et le pourri, il y existe une 4ème (et paradoxale) place pour le fermenté alcoolique à base de grains et sous sa forme liquide, à savoir la bière.

 

Sous les Tang (618~907) puis les Song (960~1279), les pratiques taoïstes se modifient. Consommer des bières de riz ou de millet supposait certains moyens économiques. Les taoïstes, à titre individuel ou leurs monastères devaient être patronnés par de bienveillants et généreux donateurs.

De plus, le Bouddhisme étend son influence en Chine après le 5ème siècle et combat la consommation de boissons fermentées, du moins pour les moines et leurs élèves[4]. En pratique, nombre de taoïstes sous les Tang et les Song se contentent de respecter la modération dans leur alimentation comme dans tout autre aspect de leur vie.

La sévérité des régimes taoïstes et la rigueur de la « Quête d’immortalité » font place à un joyeux hédonisme ou une attitude sociale libertaire. L’abstinence complète des 5 céréales est remplacée par des jeûnes périodiques et les procédés alchimiques (Lévi, 9).

 

Cette image du taoïste « affranchi » va peu à peu effacer l’austérité des premiers temps, mais repousser comme dans un rêve l’espérance de devenir immortel. Les plaisirs de la bière ici-bas, le grain lourd, la terre et l’ivresse humaine triomphent.

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[1] La médecine chinoise traditionnelle partage le corps humain en 3 régions (Tête, Poitrine-bras, Abdomen et membres inférieurs), chacune pourvue de son Champ de Cinabre et de son esprit hun. Ces 3 esprits sont d'essence yang et cherchent donc à remonter au ciel en quittant le corps, cause de la mort.

[2] Foie, cœur, rate, poumons et reins.

[3] Maspero Henri 1971, Le Taoïsme et les religions chinoises, p. 368. Henri Maspero, le Taoisme, Essais 1950

[4] Le Bouddhisme adaptera une grande partie de la Cuisine Céleste. Mollier Christine 1999. Les cuisines de Laozi et du Buddha. In: Cahiers d'Extrême-Asie, Vol. 11, 1999. pp. 45-90.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/asie_0766-1177_1999_num_11_1_1150

18/06/2012  Christian Berger